Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/160

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ainsi qu’un reproche perpétuel. Mais un reproche à quel sujet ? L’enfant connaissait-elle, par quelque indiscrétion, son inconduite ?

Madame Delnard souriait, indulgente. Hélas ! une telle honnêteté et de tels scrupules, l’expérience se chargerait de les anéantir. Plus tard, devenue femme, ne les foulerait-elle pas aux pieds elle-même ?

Un jour, Thérèse s’assit sur les genoux de sa mère et lui dit :

— Tu ne me grondes pas, maman ?

— Te gronder, pourquoi ?

— Hier, en soirée, et d’autres fois déjà, j’ai peut-être trop dansé avec M. Louis Malgue…

— Si ça t’amuse…

La jeune fille répondit d’une voix sérieuse :

— Si ce n’était que pour m’amuser, ma man, je serais blâmable.

Elle avait de ces réparties austères qui déconcertaient madame Delnard et l’agaçaient comme une leçon indirecte.

— Alors, dans quel but ?

— Voici, maman, M. Malgue désire m’épouser.

La mère fut stupéfaite :

— Mais il est laid, ce monsieur.

— Il est bon et droit, maman ; et il me rendra très heureuse.

Comme on ne pouvait avancer d’autres objections, l’accord se fit.

Le temps des fiançailles fut pour madame Delnard une cause quotidienne de surprise. Les deux futurs n’échangèrent pas un baiser. « Elle ne l’aime pas, se dit-elle, d’ailleurs il est si laid. » Et elle songea à la désillusion prochaine, à l’écœurement de l’intimité, à la lassitude de la jeune femme, à ses défaillances inévitables.