Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/163

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Maintenant elle savait. Elle savait que sa fille n’ignorait rien de ses aventures. Des tas de faits lui imposèrent instantanément cette certitude, tous les souvenirs où s’entremêlaient son passé de mère et son passé d’amoureuse. Un surtout, le premier, la hanta. À dix ans, Thérèse la surprenait dans les bras d’un homme. L’enfant pleurait, puis, sermonnée, renfermait en elle ce secret terrible.

Pour ce fait, pour cent autres encore où la clairvoyance de la petite s’était aiguisée, madame Delnard se sentait jugée comme par un juge qui connaît tous vos crimes et en possède la preuve irrécusable. Sa vie, Thérèse en était le spectateur de chaque jour. Chaque intrigue elle en suivait la naissance, le développement, la fin. Et sciemment la fille pouvait condamner la mère. Et elle la condamnait.

Et c’est pourquoi Thérèse était vertueuse. Les mauvais exemples d’ordinaire décomposent les âmes. Le vice est contagieux. Mais, là, si grand et si infâme avait été le mal qu’il n’avait produit que dégoût et répulsion.

Des doutes assaillirent madame Delnard. Son passé se dressait devant elle, son passé de débauches et de hontes. Elle pouvait aimer son mari, se faire aimer de lui, non. Elle le trompait dès le début, se livrant à tous ceux qui la sollicitaient, dépravée sans excuse, perverse sans envie, adultère sans amour. En face d’elle sa fille, hautaine et rigide, sa fille abandonnée, à vingt ans sevrée de caresses, éternellement seule, et cependant chaste, inaccessible.

Cette comparaison l’humiliait vraiment trop. Elle en voulut à celle qui l’obligeait à se repentir des baisers défendus, à considérer son corps comme souillé, à taxer sa conduite d’ignominieuse, à confesser enfin qu’elle n’aurait pas dû agir de la sorte.