Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/22

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produire dans l’organisme des désordres nuisibles : on évita le moindre bruit, la chasse fut interdite aux abords du château. Un caprice inassouvi est une souffrance dont le physique se ressent à la longue : Estelle se plaignant de l’ombre trop touffue du bosquet qui terminait le parc, M. Gavart fit abattre les grands arbres séculaires. On n’interrompait jamais son sommeil, et elle passait au lit de ces grasses matinées paresseuses qui alourdissent et boursoufflent la chair.

De son éducation on ne parla jamais. Elle ne savait pas lire. Le travail fatigue.

La troisième année, M. Gavart espaça ses voyages. Sa confiance en lui diminuait. Au seul nom d’Estelle il tressaillait. Si près du but, de cette limite précise à partir de laquelle l’acte qu’il complotait ne serait plus un crime aux yeux de la loi, allait-il faillir comme le premier venu ? La peur du châtiment le soutint.

La date approchait. Il comptait les jours, les heures. L’idée qu’un obstacle pouvait l’arrêter le désespérait. Découragé, il consulta l’acte de naissance d’Estelle pour connaître son âge exact. Elle n’avait point menti.

Au début du dernier mois, il avertit Victor que ses affaires le retiendraient à Paris durant trois ou quatre semaines. Cette décision qu’il prit par précaution contre lui même, calma ses inquiétudes. Après tout, de quoi s’effrayait-il ? Il plaisait à l’enfant. N’ayant de distraction que par lui, elle le chérissait comme un vieux camarade.

Mais peu à peu ses angoisses reparurent. L’éloignement lui causait des craintes fantastiques. Elle était malade peut-être !

Un soir, sans prévenir, il partit.

Il arriva le matin à Beuzeville. La distance étant courte, il se mit en marche allègrement. Le soleil se levait. Sur la