Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/7

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Elle reprit :

— Quoi qu’il arrive, si grand que soit mon abandon, même si je vous implore, vous me refuserez ?

— Je vous le jure.

Ainsi donc demain elle est à moi, c’est demain le dénouement prévu, la conclusion inévitable du roman que j’ai bâti de toutes pièces.


… Eh bien ! non, je l’ai tenu, mon serment ! Pourquoi ? Par respect de ma parole ? Par délicatesse ? Par pitié ? Je ne sais pas. Mes idées s’entrelacent, sans que j’en puisse saisir une seule.

Reprenons les faits.

Elle est venue à l’heure dite, m’évitant ainsi l’attente si douloureuse. Au coup de sonnette, mon cœur, je l’ai noté, a battu plus vite. Dès l’entrée, elle m’a tendu la main, je l’ai gardée dans la mienne et j’ai dit bêtement, comme à toutes :

— Je vous remercie, Fernande.

Je lui ai défait sa voilette et son chapeau. Elle s’est assise. Je me suis assis auprès d’elle. Puis j’ai repris sa main. Elle m’intimidait. J’eus conscience de mon ridicule et je soupirai :

— Vous ne regrettez pas d’être ici ?

Elle ne répondit point, le regard vague, l’esprit lointain. Je répétai :

— Fernande, vous m’en voulez ?

Elle baissa les yeux vers moi et prononça :

— N’ai-je pas votre promesse ?

Elle souriait gentiment. Son air confiant me rappela mon devoir d’homme, et je lui balbutiai toutes les phrases mensongères qui engourdissent la femme, tous les mots d’amour qui la domptent mieux que la constance, mieux que le mérite ou le génie, mieux que l’amour lui-même.