Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/16

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— Vous, peut-être. Moi, oui.

— Christiane ! »

Elle riposta vivement :

« De quel droit m’appelez-vous par mon nom ? »

Bernard Debrioux ne s’était guère mêlé à la conversation. Assis à l’écart, les yeux fixés sur une revue qu’il lisait d’un œil distrait, il écoutait vaguement, comme quelqu’un qui pense à autre chose.

Sa femme vint s’asseoir à ses côtés et lui demanda :

« Tu nous accompagnes, j’espère ?

— Est-ce bien la peine ?

— Il n’y a aucune raison pour que tu restes là.

— Tu sais que le bruit, la gaîté, ce n’est pas mon genre.

— Tu en prends très bien ta part à l’occasion.

— À l’occasion, oui.

— Écoute, Bernard, si nous sommes ici, c’est que tu as accepté l’invitation des d’Orsacq, la semaine dernière. Moi, j’avais refusé… et tu n’y tenais pas non plus. Et puis, tout à coup, tu as changé d’avis.

— Je regrettais un refus qui t’empêcherait de prendre une distraction aussi naturelle.

— Tu dis cela tristement.

— Mais non, je t’assure…

— Comme tu es bizarre, parfois, et si peu expansif ! Depuis quelques mois, tu as beaucoup changé, et, nous qui étions si unis, je m’aperçois peu à peu que nous nous éloignons l’un de l’autre, sans nous quitter jamais cependant.

Il sourit.

— Crois-tu que ce soit le moment ?…

— Tu as raison, dit-elle, mais je n’aime pas te voir soucieux. As-tu des ennuis ? Est-ce tes affaires qui marchent mal ? S’il en est ainsi, sois plus aimable avec le comte d’Orsacq. Il peut t’être utile, et j’avais même pensé qu’en acceptant son invitation, tu désirais lui parler.

Il ne répondit pas. Il avait un visage maigre, des pommettes saillantes, un front bombé, de beaux yeux noirs, et une expression douloureuse et toujours préoccupée. Elle le vit obstiné dans son silence, et n’insista pas. Elle fit simplement :

— Viens, Bernard.

— Ça te fait plaisir ?

— Très.

— En ce cas…

Il se leva et la suivit jusqu’au groupe des trois hommes. Vanol et Debrioux marchaient en avant. Christiane, d’Orsacq et Boisgenêt suivirent. Dans le vestibule, Christiane prit une mante de laine. Il ne faisait pas froid. Mais un ciel noir pesait sur le parc. Ils longèrent la pelouse centrale, entre deux haies de plantes vivaces où flottait le parfum délicat des phlox. La rivière, à cent cinquante pas du château, coulait toute droite, parallèle à la façade postérieure.

De ce côté, une pergola, faite de branches ployées, la bordait et offrait encore quelques roses du début d’août. De l’autre côté se dressaient les colonnes lisses des grands hêtres.

Les illuminations de Bresson étaient assez sommaires. Quelques ampoules, suspendues à un fil qui courait d’un arbre à l’autre, luttaient contre les lourdes ténèbres. Mais le radeau s’avançait avec des guirlandes de lanternes vénitiennes. Bresson le dirigeait à l’aide d’une gaule. Léonie jouait discrètement de la guitare et chantonnait des romances d’une voix qui ne manquait pas d’agrément.

Le couple dut se mettre à plat ventre pour passer sous un pont en bois qui enjambait la rivière. À ce moment, Boisgenêt, qui se plaignait de la fraîcheur, rentra au château pour aller chercher un pardessus et rapporter une pèlerine à Jean d’Orsacq. Quelques gouttes tombèrent, mais il n’y avait pas encore d’averse.

Christiane tâchait de déjouer les efforts du comte pour rester seul avec elle. Un instant, elle prit le bras de son mari, mais Vanol ayant demandé du feu à Bernard, tandis que celui-ci tirait son briquet de sa poche, Jean d’Orsacq réussit à entraîner la jeune femme sur le pont.

— Je vous en supplie, ne soyez pas si indifférente ! Suivez-moi sur l’autre rive.

— Non, dit-elle fermement.

— Christiane…

— Je vous défends de m’appeler ainsi.

Elle s’effara tout à coup en voyant que son mari et Vanol, tout en causant, s’éloignaient vers la droite et suivaient le cours de la rivière. Jean d’Orsacq lui barrait le passage au milieu du pont, pour l’empêcher de retourner sur ses pas, et, par une pression continue, sans se soucier de ceux qui pouvaient les apercevoir, il tâchait de la mener de l’autre côté qui était plus obscur.

« C’est mal… c’est mal… » balbutiait-elle, indignée.

Il ricana.

« Quoi ? Que craignez-vous ? Vous n’êtes pas en sûreté ici ? »