Page:Leblanc - Le Prince de Jéricho, paru dans Le Journal, 1929.djvu/3

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se nourrit de légumes et de macaronis !

Minces, les cheveux coupés, l’air de garçons, Henriette et Janine Gaudoin fumaient des cigarettes.

— Fatigué, hein, mon pauvre ami ? dit Janine.

— Crevé !

Il répéta :

— Crevé, mais tranquille. Si Jéricho le Pirate attaque cette nuit, comme je le suppose, il se heurtera à mes hommes d’armes et à mes couleuvrines. Lorsque Nathalie rentrera de sa promenade, quel remerciement pour la façon dont j’ai mis sa villa Mirador en état de défense ! Vauban n’eût pas mieux fait. Qu’en dites-vous ?

— Je dis, déclara Henriette, que Nathalie est folle de s’être installée dans un tel patelin ! Une maison en ruine, sans électricité, sans téléphone ! Impossible d’avoir un ouvrier, la gare à deux kilomètres, et pas une maison à moins de cinq cents mètres !

Maxime observa :

— Oui, mais quelle vue !

— Vous lui tournez le dos.

— C’est toujours comme ça qu’on admire les belles vues ! Et, en outre, je vous regarde… Je vous regarde, et je suis rudement embarrassé.

— À quel sujet ? demanda Janine.

— Qui de vous deux dois-je épouser ? Depuis quatre mois que nous flirtons tous trois à Saint-Raphaël, depuis huit jours que Nathalie Manolsen nous a fait venir ici pour la distraire, je n’arrive pas à savoir laquelle j’aime le plus.

— Ni même si vous aimez l’une de nous.

— Pour ça, oui.

— Tirez-nous à la courte paille.

— Vous ne pourriez pas m’aider ?

— Si, en vous refusant toutes deux.

Il haussa les épaules.

— Hypothèse inadmissible. On ne refuse pas Maxime Dutilleul.

— Moi, dit Henriette, je n’épouserai qu’un homme occupé. Je ne tiens pas à vous avoir sur le dos du matin jusqu’au soir.

— Je pèse si peu ! Quarante-huit kilos.

— D’autre part, dit Janine, vous n’avez aucune situation.

— J’en ai trop, au contraire. Bâtisseur de fortifications. Amuseur de société. Pique-assiette. Il n’y a qu’à choisir. Un peu de veine, et je vous épouse toutes deux.

— Mauvaise affaire. Nous n’avons pas le sou. Épousez plutôt Nathalie, qui est orpheline, et riche à millions.

— Nathalie ? s’écria Maxime, je la connais trop. D’abord, nous sommes vaguement cousins par sa mère qui était française. Et puis nous avons été déjà fiancés.

— Allons donc !

— Elle m’adorait.

— Qui a rompu ?

— Moi, parbleu.

— Pourquoi ?

— Elle voulait que je lui cède un timbre de Costa Rica, la perle de ma collection. J’ai refusé. Elle m’a donné une gifle. Je lui ai crêpé le chignon, et j’ai reçu de son père un coup de pied dans le derrière.

— Quel âge aviez-vous ?

— Dix-huit ans.

— Dix-huit ans !

— Oui, à nous deux.

— Ah ! bien. Et vous n’êtes pas jaloux, maintenant qu’elle est fiancée à Forville ?