Page:Leblanc - Le Prince de Jéricho, paru dans Le Journal, 1929.djvu/34

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— Hein ? je ne me suis pas trompé. Cette troupe d’ambulants, c’était eux… le major Boniface et ses acolytes. Fichtre, j’ai eu du nez de déguerpir, et je commence à croire que je suis doué de certaines qualités de finesse et de clairvoyance qui me mèneront loin dans la vie. Et alors, Nathalie, vous avez entendu les barques ? Et c’est Ellen-Rock et vous qui avez sonné la cloche d’alarme et allumé le feu de joie ? Nom de nom, ce devait être sinistre… Racontez-nous ça…

Nathalie ne raconta rien. Il était manifeste qu’elle se refusait à fournir la plus petite explication sur la soirée.

— Aucun intérêt, dit-elle. Ce ne fut pas sinistre, mais plutôt désagréable et, pour le moment, je vous demande de ne pas me tourmenter avec cette affaire.

Mais l’attitude même de Nathalie irritait encore plus Forville. Il pressentait, entre elle et le baron d’Ellen-Rock, l’existence d’un secret, de quelque chose de spécial qui troublait la jeune fille.

— Que vous le vouliez ou non, Nathalie, il faudra bien parler.

— Pourquoi ? dit-elle.

— Parce que, inévitablement, l’enquête aboutira ici.

— Qu’en savez-vous ?

— Les domestiques ont dû bavarder.

— Non. Ils m’ont promis le silence. J’ai payé.

— Mais on connaîtra le passage des chanteurs.

— Et après ?

— Vous serez interrogée.

— Je répondrai que je ne sais rien.

— Allez-vous garder le silence sur la visite du sieur Ellen-Rock ? Vous n’aiderez pas la justice à savoir ce que c’est que ce personnage et quel rôle il a joué de connivence avec les bandits ?

Elle déclara :

— Je n’ai pas à me mêler des actes du baron d’Ellen-Rock.

— Et si la justice vous y mêle malgré tout ? Si les journaux publient votre nom, le sien ?… Est-ce cela que vous désirez ?

Elle haussa les épaules de nouveau et se tut.

Vers trois heures, on apprit que les gendarmes visitaient des villas à l’est et à l’ouest de l’Esterel, et que des policiers opéraient non loin du Trayas. Le cercle se resserrait autour de Mirador.

À cinq heures, Maxime courut aux renseignements. Il revint tout ému.

— Je l’ai vu comme je vous vois.

— Qui ?

— Ellen-Rock.

— Ellen-Rock est par là ? s’écria Forville. Ah ! qu’il ne s’avise pas !… Mais vous êtes bien sûr, Maxime ?

— Sûr et certain. Il a essayé de se cacher. Trop tard. J’avais l’œil.

Toute la soirée, Nathalie demeura soucieuse. Elle se retira de bonne heure dans sa chambre et dormit à peine. Dès ce moment, elle avait résolu de partir.

Le lendemain matin elle fit passer une lettre à Forville, lui disant que, un peu souffrante, elle gardait la chambre, et le priant de faire en sorte que les soupçons de la justice ne fussent pas éveillés.

Vers neuf heures, le baron d’Ellen-Rock se présenta, tandis que, par bonheur, Forville courait à sa recherche d’un autre côté. Ellen-Rock sollicitait une entrevue pour une communication de la plus haute importance. Nathalie refusa de le recevoir.

Par une des fenêtres du premier étage, elle le vit qui déambulait dans le jardin, les mains au dos, en homme qui a décidé d’attendre. Tout au fond, près des remises, un brigadier de gendarmerie conférait avec les domestiques. Nathalie devait donc renoncer à cette issue.

Elle retourna dans sa chambre, hésita un instant, puis entassa dans un petit sac de l’argent, des carnets de chèques, du linge, descendit et traversa la terrasse. Ce côté de la villa se trouvait désert.

Elle resta penchée quelques secondes au-dessus du parapet qui dominait la terrasse et qu’Ellen-Rock avait franchi l’avant-veille. Très calme, ayant calculé ses risques, et certaine de réussir, elle enjamba.