Page:Leblanc - Le Prince de Jéricho, paru dans Le Journal, 1929.djvu/36

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prendre du champ, pour recouvrer son assurance et s’affranchir d’une domination inexplicable qu’elle prenait la fuite.

Très loyale d’ailleurs avec elle-même, elle ne craignait pas de se le dire à demi-voix :

— Je fuis. Quelques jours de liberté et de solitude, des paysages nouveaux, et l’équilibre s’établira aisément. Comme je rirai dès lors de cette alerte ridicule !

Les côtes de France se mêlaient à la brume de l’horizon. Au milieu de la journée, le vent s’éleva, il y eut un peu de houle, et des nuages crevèrent. Nathalie se réfugia dans sa cabine.

Charmante et gaie, toute tendue de toile de Jouy, cette cabine, avec ses bibelots épars et ses rayons de livres, offrait l’aspect d’une pièce que l’on n’a pas cessé d’habiter. Nathalie y retrouva sa vie au point où elle l’avait laissée lors d’une croisière récente en Turquie. Elle prit un livre. C’était le Corsaire, de lord Byron. Des passages y étaient marqués au crayon rouge. Elle lut, au hasard :

« Il n’avait rien qu’on pût admirer dans ses traits, quoique son noir sourcil protégeât un œil de feu… Mais bientôt, celui qui le regardait attentivement distinguait en lui ce quelque chose qui échappe aux regards de la foule, ce quelque chose qui fait regarder encore et excite la surprise sans qu’on puisse s’expliquer pourquoi. »

Elle renferma le livre, avec impatience. Elle en ouvrit un autre qu’elle ne lut pas, reprit le Corsaire, et saisit ces mots : « Quel est le charme que sa troupe sans lois lui reconnaît ? Qui peut enchaîner ainsi la confiance des siens ? C’est le pouvoir de la pensée, la magie de l’âme… »

Nathalie éclata de rire et dit à haute voix :

— Enfin, quoi ! je ne vais pas me laisser obséder par cet individu.

Elle remonta sur le pont, et marcha d’un pas nerveux. Cependant la pluie redoublait, le parquet était glissant, et le bateau roulait. Elle dut s’appuyer contre un mât, enveloppée d’un grand manteau, et dans une attitude si romantique qu’elle en eut conscience et, de nouveau, se mit à rire. Elle était exaspérée contre elle. Alors elle éprouva le besoin de parler et, s’approchant de la dunette, dit au capitaine Williams :

— Eh bien, capitaine, il me semble que nous filons à bonne allure ?

— À bonne allure, mademoiselle. S’il n’y a pas de tempête, nous arriverons dès l’aube à destination.

— Vous prévoyez la tempête ?

— Non, mais un fort coup de vent.

Il s’était retourné et, tout en répondant aux questions de Nathalie, braquait sa longue-vue vers l’arrière, sur la partie de la mer que l’on venait de franchir.

— Curieux, dit-il entre ses dents.

— Qu’est-ce qui vous intrigue, capitaine ?

Il répliqua :

— Oh ! rien.