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LE FORMIDABLE ÉVÉNEMENT

che… c’est lui… Je reconnais ma corde autour de sa taille… Patiente un peu que je l’accroche…

Simon se sentit tâté par un objet qui devait être le harpon de la gaffe et qui agrippa ses cordes. Il fut happé, attiré, puis hissé de cadavre en cadavre jusqu’au-dessus de la fosse. Les hommes délièrent ses jambes, et lui dirent :

« Allons, ouste, debout, l’artiste ! »

Les yeux toujours bandés, il fut saisi par les bras et conduit en dehors de l’épave. On traversa l’arène, dont il sentit les cailloux sous ses pieds, et on remonta un autre escalier qui mena sur le pont d’une autre épave où les hommes s’arrêtèrent.

Là, tandis qu’on lui enlevait sa cagoule et son bâillon, Simon put voir que l’arène où il avait atterri était entourée d’une enceinte faite de barricades ajoutées les unes aux autres, selon les moyens dont on avait disposé : chaloupes, caisses et colis, roches, levées de sable. Une carcasse de torpilleur se soudait à des tubes de fonte. Des tranchées succédaient à un sous-marin.

Tout du long de cette enceinte, des sentinelles armées de fusils montaient la garde. Au-delà, tenue à plus de cent mètres de distance par la menace des fusils et d’une mitrailleuse braquée un peu en arrière, la foule des rôdeurs tourbillonnait et vociférait. À l’intérieur s’étendait un champ de cailloux jaunes, couleur de soufre, semblables à ceux que la folle portait dans son cabas. Des pièces d’or étaient-elles mêlées à ces cailloux, et un certain nombre de bandits résolus et bien armés s’étaient-ils associés pour l’exploitation de ce champ précieux ? De place en place des monticules se dressaient comme les cônes tronqués de petits volcans éteints.


Cependant, les gardiens de Simon lui firent faire volte-face pour l’attacher au pied d’un mât brisé, près d’un groupe de captifs que d’autres gardiens tenaient comme des bêtes, à l’aide de licols et de chaînes.

De ce côté c’était l’état-major de la bande, érigé, pour le moment, en tribunal.

Au centre d’un cercle, il y avait une estrade assez haute, bordée par une dizaine de cadavres et de moribonds, dont quelques-uns se débattaient dans des convulsions affreuses. Sur l’estrade, un homme qui buvait était assis, ou plutôt vautré au fond d’un siège grossier en forme de trône. Près de lui, un tabouret, avec des bouteilles de champagne et un couteau dont la lame dégouttait de sang. À ses côtés, un groupe d’individus, le revolver au poing. Il portait un uniforme noir orné de décorations et piqué de diamants et de pierres précieuses. Des colliers d’émeraudes étaient suspendus à son cou. Un diadème d’or et de pierreries ceignait son front.

Quand il eut cessé de boire, sa figure apparut. Simon tressaillit. D’après certains détails qui lui rappelaient la physionomie de son ami Edwards, il comprenait que cet homme n’était autre que Wilfred Rolleston. D’ailleurs, parmi les bijoux et les colliers, se trouvait une miniature entourée de perles — la miniature et les perles de miss Bakefield.


VI

L’ENFER


Figure de coquin que celle de Wilfred Rolleston, mais surtout figure d’ivrogne où les traits si nobles de son cousin Edwards se retrouvaient, avilis par l’habitude de la débauche. Les yeux, petits, enfoncés dans les orbites, brillaient extraordinairement. Un rictus continuel donnait à sa mâchoire l’aspect d’une mâchoire de gorille.

Il se mit à rire.

« Monsieur Simon Dubosc ? Monsieur Simon Dubosc m’excusera. Avant lui, j’ai quelques misérables à expédier dans un monde meilleur. Trois minutes, et ce sera votre tour, monsieur Simon Dubosc. »

Et, s’adressant à ses acolytes :

« Le premier de ces messieurs… »

On poussa en avant un pauvre diable qui tremblait de peur.

« Combien d’or a-t-il volé, celui-là ? » demanda-t-il.

Un des gardiens répondit :

« Deux souverains, milord, tombés au-delà des barricades.

— Tue-le. »

Un coup de revolver. Le pauvre diable fut abattu.

Trois autres exécutions suivirent, aussi sommaires, et, à chacune, c’était chez les bourreaux et les assistants un accès de rire qui se traduisait par des « hip ! hip ! hourra ! » et par des pirouettes et des entrechats.

Mais à la quatrième victime — qui n’avait rien volé, celle-là, mais que l’on soupçonnait d’avoir volé — le revolver du bourreau ne fonctionna pas. Alors Rolleston bondit de son trône, déploya sa grande taille en face du patient, le dépassa de la tête, et lui enfonça un couteau entre les deux épaules.

Ce fut du délire. La garde d’honneur aboyait et rugissait en dansant sur l’estrade une gigue éperdue. Rolleston regagna son trône.

Sur quoi, à deux reprises, une hache fendit l’espace et deux têtes sautèrent.

Tous ces monstres donnaient l’impression d’une cour de roi nègre dans le cœur de l’Afrique. Délivrée de tout ce qui règle ses mouvements et contrôle ses actes, abandonnée à elle-même, sans peur des gendarmes, l’humanité que représentait ce ramassis de brigands retournait à son animalité première. L’instinct régnait, féroce et