Page:Leblanc - Le rayon B, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/25

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
LE RAYON B
573

fût point les justes raisonnements de Benjamin Prévotelle, l’ingéniosité de ses recherches, et l’importance des résultats obtenus par lui ? Ah ! comme j’aurais voulu savoir, moi aussi ! En quoi donc consistait l’hypothèse nouvelle ? S’accordait-elle avec tous les enseignements de la réalité ? En serais-je pleinement satisfait, moi qui, somme toute, avais pénétré plus avant que personne au cœur de cette réalité, et recueilli la plus ample moisson d’observations ?

Ce qui m’étonnait, c’était de ne pas mieux comprendre. Et je m’en étonne encore plus maintenant. Au seuil du sanctuaire dont la porte m’était ouverte, je ne voyais pas. Nulle clarté ne m’éblouissait. Que voulait dire Benjamin Prévotelle ? Que signifiaient ces nuages errants en un coin du ciel ? S’ils tamisaient la lumière venue du couchant, et s’ils exerçaient ainsi une influence sur les images de l’écran, pourquoi Benjamin Prévotelle m’avait-il interrogé au téléphone sur la face du mur qui était précisément exposée vers un autre côté du ciel, c’est-à-dire vers le soleil levant ? Et pourquoi avoir accueilli ma réponse comme une confirmation de son hypothèse ?

La voix de Velmot me tira de ma rêverie et me rapprocha de la fenêtre que j’avais quittée depuis quelques minutes. Il était penché au-dessus du soupirail.

— Eh ! bien, Massignac, es-tu prêt pour l’opération ? Je vais te passer par là, ce qui m’évitera tout le détour de l’escalier.

Ce détour, Velmot le fit pour descendre, et je perçus bientôt, au-dessous de moi, les éclats d’une nouvelle discussion qui aboutit à des hurlements, puis à un brusque silence plus impressionnant que tout. J’eus alors la première notion de la scène terrible que Velmot préparait, et, sans m’apitoyer sur ce misérable Massignac, je frissonnai en pensant que mon tour viendrait peut-être.

Cela eut lieu comme il avait été dit. Massignac, ficelé comme une momie, bâillonné, rigide, surgit lentement de la cave. Velmot revint ensuite, le tira par les épaules jusqu’au bord du fleuve, et le fit choir dans la barque.

Alors, demeuré sur la berge, il lui tint ce discours :

— C’est la troisième fois que je m’adresse à ton bon sens, Massignac, et je recommencerai, tout à l’heure, une quatrième fois, si tu m’y obliges. Mais tu vas céder, n’est-ce pas ? Voyons, réfléchis. Réfléchis à ce que tu ferais si tu étais à ma place. Tu agirais comme moi, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce que tu attends pour parler ? Ton bâillon te gêne ? Un mouvement de tête et je te l’enlève. Tu consens ? Non ? En ce cas, tu trouveras naturel que nous abordions la dernière phase de notre conversation. Tous mes regrets si elle te semble moins agréable.

Velmot s’installa près de sa victime, manœuvra la gaffe, et poussa l’embarcation entre les deux pieux qui pointaient hors de l’eau, et qui marquaient la limite du champ de vision que me laissait la fente de ma persienne. L’eau jouait autour, pailletée d’étincelles. La lune s’était dégagée des nuages, et je vis distinctement tous les détails de l’opération, selon l’expression de Velmot.

— Ne te raidis pas, Massignac, disait-il, ça ne sert à rien… Hein ? Quoi ? Tu trouves que j’y vais trop brusquement ? Monsieur est donc en verre ? Allons ! Nous y sommes ? À merveille.

Il avait dressé Massignac contre lui, tout debout, et l’entourait de son bras gauche. De sa main droite, il saisit le crochet de fer fixé à la corde, entre les deux poteaux, l’attira et en glissa la pointe sous les liens qui attachaient Massignac, à hauteur des épaules.

— À merveille, répéta-t-il. Tu vois que je n’ai pas besoin de te tenir. Tu restes debout, tout seul, comme un pantin…

Il reprit la gaffe, se cramponna aux pierres de la berge, et fit ainsi glisser la barque sous le corps de Massignac qui, bientôt, s’effondra. La corde avait fléchi. Une moitié du corps seulement émergeait. Et Velmot dit à son ancien complice, d’une voix basse, mais que j’entendais sans effort :