Page:Leblanc - Les Dents du Tigre, paru dans Le Journal, du 31 août au 30 octobre 1920.djvu/300

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retournai au Maroc. Un mois après mon arrivée, expédié dans le Sud, je me jetai dans une embuscade de Berbères, et, volontairement, bien qu’il m’eût été facile de lutter, je me laissai prendre.

» Toute mon histoire est là, monsieur le président. Prisonnier, j’étais libre. Une autre vie, la vie que j’avais désirée, s’ouvrait devant moi.

» L’aventure, cependant, faillit tourner mal. Mes quatre douzaines de Berbères, groupe détaché d’une importante tribu nomade qui pillait et rançonnait les pays situés sur les chaînes moyennes de l’Atlas, rejoignirent tout d’abord les quelques tentes où campaient, sous la garde d’une dizaine d’hommes, les femmes de leurs chefs. On plia bagages et l’on partit. Après huit jours de marche, qui me furent assez pénibles, car je suivais, les bras liés au dos, des gens à cheval, on s’arrêta sur un plateau étroit que dominaient des escarpements rocheux et où je remarquai, parmi les pierres, beaucoup d’ossements humains et des débris de sabres et d’armes françaises.

» Là on planta un poteau en terre et on m’y attacha. Aux allures de mes ravisseurs, et d’après quelques mots entendus, je compris que ma mort était décidée. On devait me couper les oreilles, le nez, la langue, puis, sans doute, la tête.

» Pourtant ils commencèrent par préparer leur repas. Ils allèrent au puits voisin. Ils mangèrent, et ils ne s’occupaient plus de moi que pour me décrire en riant les gentillesses qu’ils me réservaient.

» Il se passa une nuit encore. La torture était remise au matin, heure plus propice à leur gré.

» De fait, au petit jour ils m’entourèrent en poussant des cris et des rugissements auxquels se mêlait la clameur aiguë des femmes. Lorsque mon ombre cacha une ligne qu’ils avaient tracée la veille sur le sable, ils se turent, et l’un d’eux, chargé des opérations chirurgicales à mon endroit, s’avança et m’enjoignit de tirer la langue. J’obéis. Il la saisit alors avec un coin de son burnous et de l’autre main il sortit son poignard du fourreau.

» Je n’oublierai jamais la férocité et, en même temps, la joie ingénue de son regard, un regard d’enfant mauvais qui s’amuse à casser les ailes et les pattes d’un oiseau. Et je n’oublierai jamais non plus la stupeur de cet homme quand il s’aperçut que son poignard ne se composait plus que d’un pommeau et d’un tronçon de