Page:Leblanc - Les Dents du Tigre, paru dans Le Journal, du 31 août au 30 octobre 1920.djvu/301

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lame, inoffensif et de dimensions ridicules… tout juste assez long pour tenir dans le fourreau.

» Sa rage s’exprima par une crise de vociférations, et aussitôt il se jeta sur un camarade et lui arracha son poignard. Stupeur identique. Ce deuxième poignard était également brisé presque au ras de la poignée.

» Alors, ce fut un tumulte général et chacun brandit son couteau. Un hurlement de fureur s’éleva. Il y avait là quarante-cinq hommes, les quarante-cinq couteaux étaient cassés.

» Le chef sauta sur moi, comme s’il m’eût rendu responsable d’un phénomène aussi incompréhensible. C’était un grand vieillard, sec, un peu bossu, borgne, hideux à voir. Il braquait à bout portant un énorme pistolet, et il me parut si vilain que j’éclatai de rire.

» Il appuya sur la détente. Le coup rata.

» Il appuya une seconde fois. Le second coup rata.

» Tous aussitôt, gesticulant, se bousculant et tonitruant, ils bondirent autour du poteau auquel j’étais attaché et me visèrent de leurs armes diverses, fusils, pistolets, carabines, vieux tromblons espagnols. Les chiens claquèrent. Mais les fusils, pistolets, carabines et tromblons d’Espagne ne partirent pas.

» Quel miracle ! Il fallait voir leurs têtes ! Je vous jure que jamais je n’ai tant ri, ce qui achevait de les déconcerter. Les uns coururent aux tentes renouveler leur provision de poudre. Les autres rechargèrent leurs armes en toute hâte. Nouvel échec ! J’étais invulnérable. Et je riais ! Je riais !

» Cela ne pouvait pas se prolonger. Vingt autres moyens de m’exterminer s’offraient à eux. Ils avaient leurs mains pour m’étrangler, la crosse de leurs fusils pour m’assommer, des cailloux pour me lapider. Et ils étaient plus de quarante !

» Le vieux chef saisit une pierre massive et s’approcha, le visage effroyable de haine. Il se dressa, leva, avec l’aide de deux de ses hommes l’énorme bloc au-dessus de ma tête, et le laissa retomber… devant moi, sur le poteau. Spectacle ahurissant pour le malheureux vieillard, j’avais, en une seconde, détaché mes liens et bondi en arrière, et j’étais debout, planté à trois pas de lui, les poings tendus, et tenant dans ces poings crispés les deux revolvers qu’on m’avait confisqués le jour de ma capture !