Page:Leblanc - Les troix yeux, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/12

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JE SAIS TOUT

— Mon émotion est grande pour d’autres raisons.

— Lesquelles ?

Parce que je vais voir, moi aussi.

— Mais vous avez déjà vu…

— On voit toujours des choses nouvelles, Victorien, et c’est cela qui est effrayant.

Je saisis le rideau.

— N’y touche pas ! n’y touche pas ! s’écria-t-il. Moi seul ai le droit… Sait-on ce qui se produirait si un autre que moi ouvrait la porte close ! Recule, Victorien. Place-toi à deux pas du mur, et un peu sur le côté… Maintenant, regarde !

Sa voix vibrait de force et de volonté implacable. Il avait cet air que l’on prend quand on affronte la mort, et, brusquement, d’un geste unique, il tira le rideau de serge noire.


Mon émoi, j’en suis sûr, n’était pas moins grand que celui de Noël Dorgeroux, et mon cœur ne battait pas avec moins de violence. Curiosité poussée jusqu’aux dernières limites, et, plus encore, intuition redoutable que j’allais pénétrer dans une région de mystère dont rien, pas même les paroles déconcertantes de mon oncle, ne pouvait me donner la plus lointaine idée. Je subissais la contagion de ce qui me semblait chez lui un état de maladie, et que j’essayais vainement chez moi de soumettre au contrôle de ma raison. J’acceptais d’avance l’impossible et l’incroyable.

Pourtant, je ne vis rien d’abord, et, de fait, il n’y avait rien. Cette partie du mur était nue. Le seul détail remarquable, c’est qu’elle n’était point verticale, et que toute la base avait été renforcée de façon à former un plan légèrement incliné qui allait en montant jusqu’à une hauteur de trois mètres. Pourquoi ce travail, alors que le mur n’avait point besoin de consolidation ?

Un badigeon de couleur gris foncé, épais d’un ou deux centimètres, recouvrait tout le panneau. À bien y regarder, c’était, plutôt que de la peinture, une couche de substance répandue uniformément et où il n’apparaissait aucune trace de pinceau. Certains reflets montraient que cette couche était récente comme un vernis qu’on vient d’étaler. Je n’observai rien d’autre, et Dieu sait si je m’évertuais à chercher quelque anomalie !

— Eh bien ! mon oncle ? murmurai-je.

— Attends, fit-il, d’un ton d’angoisse… attends… Le premier symptôme commence…

— Quel symptôme ?

— Au milieu… comme une vague lumière… Tu vois ?

— Oui… oui… répondis-je. Il me semble…

C’était comme lorsqu’un peu de jour essaie de se mêler à la nuit qui décline. Au milieu du panneau se dessinait un disque plus clair, et cette clarté gagnait vers les bords, tout en demeurant plus vive à son centre. Jusque-là, aucune manifestation bien déterminée de quoi que ce fût de particulier, les réactions chimiques d’une substance, tout à l’heure cachée par le rideau et maintenant exposée au jour et au soleil, expliquant parfaitement cette sorte d’illumination intérieure. Mais pourquoi avait-on l’impression troublante et irraisonnée d’un phénomène extraordinaire en préparation ? Car voilà bien ce que j’attendais, moi, et ce qu’attendait mon oncle Dorgeroux.

Et soudain, il eut, lui qui connaissait les prodromes et la marche du phénomène, un haut-le-corps, comme s’il eût reçu un choc.

Au même moment, la chose se produisit.

Ce fut brusque, immédiat. Cela jaillit d’un coup des profondeurs de la