Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/16

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botté, mais, tu comprends, c’est pas pour jouer ! Faut faire ça pour de vrai. Tu te rappelles, n’est-ce pas ? Le Chat botté, c’est l’histoire d’un chat qui était très intelligent et qui a mis des bottes pour courir devant la voiture de son maître, et puis il a fait croire que son maître, qui était pauvre, était très riche, et puis, comme son maître était beau, il a épousé la fille du roi. Alors, tu comprends, on va mettre des bottes à Razibus et peut-être que, si c’est un vrai chat de féerie, il te rendra riche, comme je te l’ai promis…

Pierre s’arrête, à bout de souffle.

— Tu es fou ! objecte Violette. Tu ne crois pas ce que tu dis.

— Mais si, mais si… On peut toujours voir.

Le maladif enfant s’exalte. Violette est légèrement ébranlée :

— En attendant, il faudrait trouver des bottes, dit-elle, et des bottes de chat. Dame ! c’est vraiment pas commode.

Tout de même, en matière de toilette, les petites filles les moins imaginatives sont ingénieuses. D’un bond, Violette s’échappe avec prestesse, disparaît comme un souffle et revient bientôt comme le vent. Elle brandit deux petites choses.

— C’est pas de vraies bottes. Mais c’est tout de même un peu des bottes pour chat. Tu m’aimes pas ? C’est les chaussures de ma poupée. J’ai même apporté sa robe.

— Voyons voir que je voie ?

L’examen est suffisant. Pierre a de nouveau enfourché la chimère… il voit déjà Violette dans le carrosse du Marquis de Carabas. Allons, en route pour le bonheur ! Et, bravement, il s’empare de Razibus.

Ce maître chat n’est point d’humeur malfaisante. Il a suffisamment rôti son petit derrière de philosophe pour goûter les joies du bonheur domestique. Seulement il s’étonne qu’on le dérange dans l’instant qu’il allait chasser à courre les trop confiants cafards qui trottinent et font leur ménage près des landiers trop hauts. Sans amertume toutefois, mais en jouant les poids lourds, il se laisse prendre comme, une simple fourrure très souple.

— Comme il est sage ! s’écrie Pierre.

— Mais oui, prend Violette… Chausse-lui donc le pied droit.

— Oh ! ça, vraiment, c’est excessif ! pense Razibus outré.

Pffft ! Pffft ! Pffft ! Indigné de cet habillement nouveau, conscient de l’atteinte faite à sa dignité, à Lui, le maitre de ces lieux, il change de manière. Il commence à se gonfler de colère. Il jure, il crache, sa queue s’agite comme une anguille en démence, battant sur la poitrine de Pierre en émoi.

— Tiens bon, crie Violette, ça y-est…

Eh oui ! ça y est, le pied est bien chaussé. Très vite, malgré les soubresauts de la queue en colère, on a même glissé une petite robe rouge sur le corps de peluche noire.

Mais, pffft ! pffft ! pffft ! L’œil diabolique, la patte à demi bottée, son torse de chat ridiculement emprisonné de brocart écarlate, Razibus s’esquive en renversant la marmite devant les cafards affolés et la petite flamme toute émue du foyer. Et pffft ! pffft ! pffft ! Chattemitte ensorcelée, vision d’enfer, le voilà qui disparaît par la fenêtre ouverte sur l’indigo du ciel.