Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/23

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et mitée, qui n’était d’ailleurs qu’une modeste peau de mouton teinte de couleur flamme, Pierre la jeta sur les épaules de Violette.

— T’es pas très belle… mais quand on te verra avec ta robe de dessous !

…Peau d’Âne et Don Quichotte dégringolèrent l’escalier. La lance de Don Quichotte se prenait dans ses jambes ou se plaçait méchamment en travers des degrés pour barrer la route. En des instant, Peau d’Âne perdait sa descente de lit. Mais qu’importe ! Les deux enfants étaient joyeux, car ils marchaient vers l’inconnu sur la route qui, assurément, menait au bonheur.

Dehors, cependant, Peau d’Âne s’arrêta un moment.

— Pourquoi que tu ne pousses pas la porte ? dit-elle.

Don Quichotte essaye vainement de remuer les battants.

— Bouge pas, reprend Violette, debout sur une dalle, et crie : « Sésame, ferme-toi ».

Pierre obéit. La porte docile se ferme avec fracas et il triomphe.

— Tu vois bien, dit-il qu’il y a des sorciers et des fées !

Un moment Violette hésite à parler, puis elle éclate de rire.

— Mon pauvre Pierrot, c’est des farces que je te fais. Les sorciers, c’est les hommes et les fées, c’est les mécaniques. Oh ! papa me l’a appris ! Ça, qu’il m’a dit, c’est une porte secrète avec des machines qu’on a arrangées pour défendre le donjon du temps des guerres d’il y a longtemps… longtemps. En posant le pied sur cette dalle-là, ça fait remuer des bascules dessous. Écoute.

Violette en appuyant de nouveau d’une certaine manière rouvrit la porte. Aussitôt les bruits inquiétants de ferraille qui avaient déjà impressionné Pierre sortirent de terre comme des rumeurs diaboliques. Le mécanisme s’expliquait le plus naturellement du monde. L’enfant était saisi… Déçu ? Oui, un peu ; mais tout de même ces choses étaient si amusantes, si curieuses qu’il commençait à se demander si, ma foi, le génie des hommes ne valait pas celui des fées.

Et, la joie le reprenant il avait déjà sa lance en arrêt pour mettre à mal une bête extraordinaire dont l’éblouissant soleil s’amusait à démesurément exagérer les proportions à ses yeux aveuglés.

— Un crocodile !

Non ! Ce n’était qu’un gros lézard vert qui les regardait de côté d’un œil inquisiteur et malin et qui, après avoir tiré la langue pour souper d’une mouche, enfouit prestement dans un trou de mur son petit corps frétillant d’inoffensif saurien.

Hors de l’enceinte, les enfants firent quelques pas sur la route avec une belle assurance.

— Comme Violette est belle ! songeait Pierre.

— Comme Pierre est beau ! songeait Violette.

— Que de belles choses on va voir ! disait Pierre.

— Que de belles choses on va voir ! reprenait Violette.

Or ce jour était un jeudi. Et leur cœur était en liesse quand une rumeur se fit derrière un rideau de vieux saules.

Des enfants du bourg musaient là en bande joyeuse. Lorsqu’ils se trouvèrent au coin de la route, face à face avec Pierre en justaucorps, et Violette qui, sous sa peau de mouton orange, semblait voleter comme une flamme au vent, ils demeurèrent un moment inter-