Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/4

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vers avait outragé quelque peu depuis le règne des Bourbons.

À droite et à gauche d’un trumeau sur lequel une bergère s’était condamnée à garder des moutons immobiles jusqu’à la fin des siècles, deux panoplies se hérissaient d’armes redoutables et démodées.

Pierre en détacha une petite rapière, dont il plia la lame en connaisseur. Puis il se fendit et, furieusement, il attaqua l’innocente image d’un seigneur de la Renaissance, dont la silhouette ambiguë se détachait au milieu du vol des flamants et des hérons d’une tapisserie de Pergame.

Ce fut un tintamarre.

— Pan ! Pan ! Une ! Deux ! Tirez droit… Contre de quarte : parez…

— Seigneur ! mon petit Pierre, s’écria Mme Boisgarnier en regardant son fils du plus profond de ses yeux de biche traquée, comme tu fais du bruit à toi tout seul ! Tu sais bien que tu me rends malade !

Une sorte de tristesse passa sur le regard clair et mobile de l’enfant. Ses grands yeux bruns se mouillèrent un instant. Il inclina vers le sol son beau front de penseur trop précoce sous la broussaille de ses cheveux noirs.

— Je vous demande pardon, maman… Alors, vous aimez mieux encore que je sorte ? Voulez-vous que j’aille jouer avec Peau d’Âne ?

— Peau d’Âne ? interrogea Mme Boisgarnier, dont la stupeur souleva les sourcils bien arqués… Mais voyons, mon enfant, qu’est-ce que c’est donc que cette invention nouvelle ?

Pierre s’approcha, consterné.

— Maman, vous ne comprenez dont pas ? Peau d’Âne, c’est la fille du châtelain, du monsieur à qui vous avez loué cette maison !…

M. des Aubiers ? Ah ! ça, vraiment, je ne vois pas bien…

— Mais si, maman, mais si ! Cette petite fille, je l’ai déjà vue deux ou trois fois depuis notre arrivée… oh ! de loin… Elle est habillée comme une paysanne. Elle fait semblant de s’occuper des poules et des vaches.

Mme Boisgarnier sourit avec un peu de tristesse.

— Ah ! si, mon pauvre Pierre, je comprends maintenant… Hélas ! tu es bien toujours le même ! Tu crois déjà que c’est une princesse déguisée, n’est-ce pas ? et te voilà parti dans les rêves ! Tu veux aller briser le cercle magique et rendre à Peau d’Âne sa robe couleur du temps, n’est-ce pas ? Enfant, va !

Pierre rougit et se troubla comme un jeune incompris. Sa mère laissa échapper un soupir de lassitude. Dans un geste résigné, sa main pâle retomba sur les coussins. Ses bagues heurtèrent son face-à-main dans un cliquetis délicat : le soleil, qui continuait son inspection, vint un moment se mirer dans les mille facettes du diamant de son annulaire ; et les cachemires reprirent leur implacable droit sur les poignets frileux.

Cependant, Pierre reprenait d’un air timide.

— Mais, maman, je ne dis pas tout à fait que c’est une princesse… Mais, tout de même, c’est drôle qu’elle soit avec les bêtes. Peut-être bien qu’elle a été enchantée ? On ne sait pas. Mais, sûrement, elle est riche et elle doit être heureuse, puisque son papa a un château…