Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/42

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quer leur coups, dans les yeux des petits enfants.

— C’est t’y mon manger ? répète la voix encore plus grondeuse.

— Oui, c’est-à-dire non, ou plutôt oui… madame, dit Pierre sur le pas de la porte.

Et il salue gracieusement.

La vieille semble s’apaiser. Pierre reprend courage.

— C’est des choses qu’il faut que je vous raconte, madame. Nous avons rencontré en route, pleurant dans un fossé une petite fille qui est gentille, oh bien gentille. C’est votre petite-fille. Elle portait un pot de beurre et une galette.

La vieille hausse les sourcils d’un air étonné. Sa colère s’apaise-t-elle ? On ne sait car elle demeure maintenant immobile, sans murmurer un mot.

Seulement au mot de « galette » elle tire un peu une langue noire pour se pourlécher les babines légèrement moustachues.

Alors Violette interrompt Pierre ::

— Un pot de beurre et de la galette, je suis pas bien certaine, mais sûrement qu’elle portait de bonnes choses tout plein son gros panier. Elle n’a pas voulu y toucher, madame, avant que vous mangiez vous-même. Oh ! c’est une bonne petite fille, je vous assure ! Peut-être qu’elle est un peu en retard, mais c’est parce qu’elle était fatiguée, bien fatiguée. Nous lui avons même donné de quoi goûter pour qu’elle arrive assez vite pour votre souper. Sûr, madame, que vous ne la gronderez pas, n’est-ce pas ? Elle est là, à la porte. Elle va bien gentiment vous préparer à diner…

Le visage de la vieille était toujours impassible. Ses aiguilles elles-mêmes semblaient avoir désarmé et demeuraient en pleine quiétude sur les genoux maigres et le tablier bleu. Tout cela devenait bien rassurant, car c’est d’une voix presque douce que la « Mère Grand » reprit enfin, en s’adressant à Pierre :

— Mon petit bonhomme, je ne peux pas me lever sans toi. Donne-moi donc ma béquille qui est là… là, tu vois, dans l’embrasure de la fenêtre.

— Ah ! comme Pierre reprenait confiance ! Assurément, la « Mère Grand » s’allait lever pour faire bon accueil à sa petite fille. Heureux petit Don Quichotte ! Il se félicitait déjà d’avoir remporté la victoire, et c’est avec son plus sourire qu’il remit à l’aïeule du « Petit Chaperon rouge » une grande et solide béquille bien rembourrée.

Seigneur ! Quel spectacle ! À peine, avait-elle repris possession de ses forces, que la mégère se leva — grande et longue comme « un jour sans pain. » — l’air aussi diabolique qu’une sorcière revenant du sabbat. Un affreux rictus plissa ses lèvres incolores et moustachues. Un moment, les enfants crurent que les grandes dents branlantes allaient se jeter sur eux pour les mordre, et, brandissant sa béquille, comme Roland aurait manié Durandal, elle les menaça de son arme de vieillard coléreux, en criant d’une voix de girouette rouillée :

— Sortez d’ici, mauvais garnements, ou Satan va vous manger à la croque au sel !

Satan ? Mais oui !…

Satan, jusque-là silencieux et invisible dans l’ombre était une bête terrible enchaînée (heureusement !) au fond de la pièce. C’était un grand chien loup aux yeux pers et flamboyants. Il hérissa, comme une hyène, les poils de sa maigre échine, sa gueule ouverte décou-