Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/5

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— Riche et heureuse puisque son père a un château ? Mon pauvre petit si tu savais combien tu m’irrites ! Quand donc apprendras-tu la vie autrement que dans les livres ? Quand donc cesseras-tu de te croire le héros de tous les contes que tu embrouilles dans ta mémoire à peine as-tu dix ans et tu veux jouer tous les rôles au lieu de… jouer tout simplement ! Le Petit Poucet, le Prince Charmant… Don Quichotte… Ah ! Don Quichotte surtout, que tu imites tour à tour. Mais tout ça, voyons ce sont des histoires tout cela !…

Cependant, comme Pierre poussait un gros soupir fort triste, Mme Boisgarnier, mère un peu faible, n’insista point. Et, embrassant son fils, elle lui dit, pour le consoler, cette imprudente parole :

— Allez, allez donc, mon petit Don Quichotte, délivrer la fille du roi. Et vous me donnerez ensuite des nouvelles de votre voyage dans la vie réelle. Je crois que vous y perdrez bien des illusions !

Des illusions, qu’est-ce que c’est que ça ? songea Pierre, que ce mot nouveau avait beaucoup frappé. Mais il se tut, enfermant la question prête à naître dans la cassette de ses pensées.

Il est certain, comme le disait Mme Boisgarnier, que cet art très difficile qu’est l’art de vivre, Pierre, isolé de la vie extérieure, ne l’avait guère apprise que dans les livres.

Issu d’une lignée trop vieille de magistrats parisiens, il avait vécu ses premiers ans solitaires au fond d’un hôtel de la rue Férou, proche l’église Saint-Sulpice. L’austère façade du logis dominait une cour aux pavés verdis et au vieux puits magique dont l’aspect, assurément, n’avait guère changé depuis le temps que filait la reine Berthe.

Là, dans le domaine du travail, les fantaisies de professeurs de hasard avaient guidé en zigzag les premiers pas de ce fils unique et délicat. Quand sonnait l’heure des récréations, au lieu de se griser d’air au Luxembourg. l’enfant montait : la bibliothèque, où la lumière caressait les maroquins rouges et les vieux ors des reliures endormies dans la pièce close. Grimpant sur une escabelle, il avisait derrière les graves in-folios le merveilleux trésor qu’une aïeule romantique avait, en ses quinze ans, accumulé pour le malheur de son petit-fils. Il y avait là les contes de Perrault, le Cabinet des fées, les livres de Mme d’Aulnoy, les Mille et une Nuits et le terrible et merveilleux chef-d’œuvre qu’est Don Quichotte de la Manche, tous ces livres, enfin, qui charment l’imagination, mais dont il ne convient point de se repaître à l’excès.

Les heures passaient. Pierre lisait… lisait éperdument… Puis une vague exaltation montait jusqu’au cerveau de notre