Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/66

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dehors. Ils jettent un dernier regard terrifié sur la porte rouge dont les petits clous brillent méchamment, ils traversent les douves glauques et malodorantes du château maudit, ils se précipitent vers la route qui relie la forêt enchantée aux ondulations des plaines.

D’un regard anxieux ils scrutent les lointains chargés de chaudes vapeurs qui papillotent dans l’embrasement de midi.

Rien. C’est le grand recueillement des heures trop chaudes de la campagne accablée. Aucun cavalier sur la route blanche. Pierre colle son oreille contre terre avec l’espoir de discerner le galop des coursiers. Que ne donnerait-il point pour entendre les frères de Solange !

Tout ce qu’il vient de voir évoque tellement la vraie scène de Barbe-Bleue qu’il croit revivre exactement la redoutable histoire.

Il fait quelques pas, puis il écoute encore… Seules des rumeurs légères et harmonieuses jettent maintenant un peu de joie ironique dans la tragique atmosphère.

Au loin sonne l’Angélus qui évoque l’heure tranquille où sont réunis les vivants, ignorants de la mort qui là, tout près, menace.

Des chants de coqs crient l’allégresse. Le crissement insupportable d’une sauterelle ivre de joie énerve Pierre. Dans l’herbe elle hoche gravement sa petite tête de scaphandrier, puis, lancée comme par une fronde, elle s’élance d’un vol rouge et bleu.

— Courons chercher du secours, s’écrie Violette.

— Oui, fait Pierre.

Dominant l’émotion qui leur fauche les jambes, les deux petits prennent leur course.

Ah ! merci, mon Dieu ! Au tournant de la route un homme apparaît enfin. Il est vêtu de velours vert. Ses boutons de cuivre brillent au soleil. Il marche d’un pas lassé.

Pierre ne connaît pas cet uniforme. Un archer peut-être ? Un soldat de la garde des frères de Madame Barbe-Bleue ? Il porte un fusil en bandoulière. C’est le salut peut-être !…

Pierre n’hésite pas. Balbutiant, essoufflé, il crie d’une voix entrecoupée :

— Monsieur, monsieur ! Venez vite. On assassine par ici.

L’homme a une bonne figure rouge. Une sottise absolue se lit dans ses gros yeux de faïence bleu clair.

— T’es pas fou, mon petit ? dit-il lourdement, sans qu’aucune émotion se peigne sur ses traits honnêtes.

— Mais non, mais non ! Monsieur le soldat ! C’est horrible. Faut vous dépêcher… Là… vous voyez bien d’ici les tourelles du château, on a tué… on a tué…

Pierre, haletant, reprend son souffle.

— Quoi qu’on a tué ?

— On a tué sept femmes. L’une d’elles est peut-être encore vivante. Elle fait « oui, oui » avec la tête et… et… et… tout… tout à l’heure, on va en tuer… en tuer… une… une encore…

Pierre n’en peut plus.

— Oui, on va en tuer une huitième ! assure Violette.

— Non, mais ! des fois ? C’est-y que vous seriez fous tous les deux ? réplique l’homme à l’uniforme vert qui s’apprête à continuer tranquillement son chemin.

Pierre et Violette se jettent à genoux.

— Monsieur, Monsieur le soldat ! de grâce, venez avec nous, accourez, je vous donnerai tout ce que j’ai, crie