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LA MORT DE SIGURD.

Va ! suis l’aigle à ses cris, le corbeau croassant,
Reine, me dit Hagen, le Frank au cœur farouche ;
Le roi Sigurd t’attend sur sa dernière couche,
Et les loups altérés boivent son rouge sang.

Maudit ! maudit le Frank aux paroles mortelles !
Ah ! Si je vis, à moi la chair du meurtrier...
Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ?
Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles ? —

Or, Brunhild brusquement se lève et dit : — Assez !
C’est assez larmoyer, ô bavardes corneilles !
Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles,
Que deviendraient les cris que vous avez poussés ?

Écoute, Gudruna. Mes paroles sont vraies.
J’aimais le roi Sigurd ; ce fut toi qu’il aima.
L’inextinguible haine en mon cœur s’alluma ;
Je n’ai pu la noyer au sang de ces dix plaies.

Elle me brûle encore autant qu’au premier jour.
Mais Sigurd eût gémi sur l’épouse égorgée...
Voilà ce que j’ai fait. C’est mieux. Je suis vengée !
Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tour ! —

La Burgonde saisit sous sa robe une lame,
Écarte avec fureur les trois femmes sans voix,
Et, dans son large sein se la plongeant dix fois,
En travers, sur le Frank, tombe roide, et rend l’âme.