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POÈMES BARBARES.


Ô misère ! Ai-je dit à l’implacable Maître,
Au Jaloux, tourmenteur du monde et des vivants,
Qui gronde dans la foudre et chevauche les vents :
La vie assurément est bonne, je veux naître !
Que m’importait la vie au prix où tu la vends ?

Sois satisfait ! Qaïn est né. Voici qu’il dresse,
Tel qu’un cèdre, son front pensif vers l’horizon.
Il monte avec la nuit sur les rochers d’Hébron,
Et dans son cœur rongé d’une sourde détresse
Il songe que la terre immense est sa prison.

Tout gémit, l’astre pleure et le mont se lamente,
Un soupir douloureux s’exhale des forêts,
Le désert va roulant sa plainte et ses regrets,
La nuit sinistre, en proie au mal qui la tourmente,
Rugit comme un lion sous l’étreinte des rets.

Et là, sombre, debout sur la roche escarpée,
Tandis que la famille humaine en bas s’endort,
L’impérissable ennui me travaille et me mord,
Et je vois la lueur de la sanglante Épée
Rougir au loin le ciel comme une aube de mort.

Je regarde marcher l’antique Sentinelle,
Le Khéroub chevelu de lumière, au milieu
Des ténèbres, l’Esprit aux six ailes de feu,
Qui, dardant jusqu’à moi sa rigide prunelle,
S’arrête sur le seuil interdit par son Dieu.