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LE CORBEAU.

Au sein d’un tourbillon de splendeurs inconnues,
Un fantôme puissant qui venait par les nues.
Ses ailes battaient l’air immense autour de lui ;
Ses cheveux flamboyaient dans le ciel ébloui ;
Et, les bras étendus, d’une haleine profonde
Il chassait les vapeurs qui pesaient sur le monde.
Aux limpides clartés de ses regards d’azur,
L’eau vive étincelait dans le marais impur
Ombragé de roseaux, rougi de fleurs soudaines ;
Les monts brûlaient, bûchers des dépouilles humaines ;
Et, jaillissant des rocs où leur germe était clos,
Les fleuves nourriciers multipliaient leurs flots,
Épanchant leur fraîcheur aux arides vallées
Toutes chaudes encor des écumes salées.
Et l’espace tourna dans mes yeux, saint Abbé !
Et, comme un mort, au pied du cèdre je tombai.

Qui sait combien dura ce long sommeil sans trêve ?
Mais qu’est-ce que le temps, sinon l’ombre d’un rêve ?
Quand je me réveillai, quelques siècles après,
Ce fut sous l’ombre noire et sans fin des forêts.
Tout avait disparu : la ville aux blocs superbes
S’était disséminée en poudre sous les herbes ;
Et comme je planais sur les feuillages verts,
Je vis que l’homme avait reconquis l’univers.
J’entendis des clameurs féroces et sauvages
De tous les horizons rouler par les nuages ;
Et, du nord au midi, de l’est à l’occident,