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LE RUNOÏA.

Ô guerriers énervés qui chassez par les monts
Les grands élans rameux source de l’abondance,
Vos pères sont couchés dans les épais limons :
Leur suaire est d’écume et leur tombe est immense.


LES CHASSEURS.


La paix est sur la terre. Il nous faut replier
La voile rouge autour des mâts chargés d’entraves,
Et pendre aux murs les pieux, l’arc et le bouclier.
Runoïas ! Le repos est nécessaire aux braves.
Nos glaives sont rouillés, nos navires sont vieux ;
L’or des peuples vaincus encombre nos demeures :
Pour mieux jouir des biens conquis par nos aïeux,
Puissions-nous ralentir le cours des promptes heures !


LES RUNOÏAS.


Écoutez vos enfants, guerriers des jours anciens !
La hache du combat pèse à leurs mains débiles,
Comme de maigres loups ils dévorent vos biens,
Et le sang est tari dans leurs veines stériles.
Mais non, dormez ! Mieux vaut votre cercueil mouvant,
Votre lit d’algue au sein de la mer soulevée ;
Mieux vaut l’hymne orageux qui roule avec le vent,
Que d’entendre et de voir votre race énervée !
Mangez, buvez, enfants dégénérés des forts,
Race sans gloire ! Et vous, comme l’acier trempées,
Âmes de nos aïeux, essaims de noirs remords,
Saluez à jamais le Siècle des épées !