Page:Legouvé - Soixante ans de souvenirs, 1886.djvu/565

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l’on a besoin de quelqu’un qui vous révèle à vous-mêmes. Ce quelqu’un fut pour Scribe un des hommes les plus singuliers que j’ai connus. Quoiqu’il ait figuré parmi les auteurs dramatiques, il n’avait presque aucun talent. Il n’avait même pas ce qu’on peut appeler de l’esprit. Mais ses yeux perçants qui étincelaient derrière ses lunettes, ses sourcils épais et mobiles, sa bouche sarcastique, son nez long et avancé, tout révélait en lui un observateur, un chercheur, un dépisteur. Béranger disait spirituellement d’un directeur de revue, à qui ses ennemis reprochaient sa mine quelque peu semblable à un groin. « Groin ! soit ! mais il trouve des truffes… » Eh bien, l’ami de Scribe le déterra sous ses chutes, et il imagina le moyen le plus étrange pour lui faire valoir tout ce qu’il valait. Il lui répétait sans cesse : « Tu arriveras ! tu auras un jour autant de talent que Barré, Radet et Desfontaines. ― Que c’est absurde d’exagérer ainsi ! répliquait Scribe. ― Je t’en réponds, reprenait l’autre ; seulement il te manque deux choses : la continuité du travail et la solitude. Je t’enlève ! j’ai à quelques lieues de Paris de bons amis qui habitent une jolie maison de campagne : je t’y emmène. ― Tu m’y emmènes, tu m’y emmènes, mais je ne les connais pas, tes amis. ― Je les connais, moi, cela suffit. Nous nous installons ensemble chez eux pour quatre mois, et à l’automne, tu reviendras avec cinq ou six pièces charmantes. » Les voilà donc logés tous deux dans deux chambres contiguës, Scribe toujours sous le regard de son geôlier et ne descendant qu’après sa journée de travail, pour trouver la plus cordiale hospitalité