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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.


Mais je vous connais mieux, malgré votre silence ;
Le poète a chez vous bien des secrets amis.
D’autres vous ont crus morts et vous pleurent d’avance,
Frères de Roméo, vous n’êtes qu’endormis !

Qu’importe un jour d’attente, une heure inoccupée !
Tous vos lauriers d’hier peuvent encor fleurir ;
Vous qui portiez si bien et la lyre et l’épée,
Vous qui saviez aimer, vous qui saviez mourir !

Hier, une étincelle éveillait tant de flamme !
Hier, c’était l’espoir et non le doute amer ;
Un seul mot généreux, tombé d’une grande âme,
Vous soulevait au loin comme une vaste mer.

Aux buissons printaniers tout en cueillant des roses,
Vous saviez des hauts lieux gravir l’âpre chemin,
Et pour vous y conduire, amants des saintes choses,
Elvire ou Béatrix vous prenait par la main.

Vous les suivrez encor sur la route choisie !
Vous gardez pour flambeau leurs regards fiers et doux ;
Celui qui cherchera la fleur de poésie
Ne la pourra cueillir, s’il n’est pareil à vous.

Aimez votre jeunesse, aimez, gardez-la toute !
Elle est de vos aînés l’espoir et le trésor ;
Portez-la fièrement, sans en perdre une goutte ;
Portez-la devant vous comme un calice d’or.

Peut-être on vous dira d’y boire avec largesse,
D’y verser hardiment le vin des passions ;
D’autres vous prêcheront l’égoïste sagesse
Qui rampe et se réserve à ses ambitions.