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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Et les volcans de feu seront des lacs de glaces ;
Et les lourds continents aux branlantes carcasses,
Comme de vieux pontons crevassés et pourris,
Se déchiquèteront en informes débris ;
Et se disloquera la terre dans l’espace ;
Et les astres, voyant cette sphère qui passe,
S’écarteront là-haut et croiront vaguement
Voir un spectre de globe errer au firmament.



III


« Oh ! prendre son cœur rouge en ses mains frénétiques,
Oh ! le broyer, un jour, sur des feuillets fumants !
En faire un grand poème aux strophes fantastiques,
Au milieu des vivats des peuples acclamants !

En faire un grand poème, un colossal poème,
Que nul ne pût nier, que rien ne pût ternir,
Écrire, écrire enfin le Chef-d’œuvre suprême
Sur qui s’extasieront les siècles à venir !

— Homme vain, homme aveugle ! À quoi bon ?… Ô poèmes,
Ô vols d’oiseaux chanteurs partant de nos fronts blêmes,
Ô vers, rythmiques vers, ô vers tant adorés,
Et vous aussi, tous, tous, hélas ! vous périrez !
Et l’homme un jour rira de notre saint délire !
Et l’homme un jour n’aura plus des yeux pour nous lire !
Et rien ne sera plus de ce dont nous parlions :
Ni chênes, ni roseaux, ni fleurs, ni papillons !
Et rien ne sera plus de ce qui fut au monde ;
Et l’homme aura passé comme une larve immonde ;
Et le soleil, ce cher soleil qui luit là-bas,
Luira sur des vivants qu’il ne connaîtra pas ! »