Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/219

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VICTOR D’AURIAC.


Les soleils consumés s’étaient éteints, depuis
Des cent mille ans, depuis des millions d’années,
Abandonnant encor les sphères consternées
Au linceul accablant des éternelles nuits.

Le chaos reprenait enfin ses droits antiques
Sur le morne univers moribond, suranné,
Et tout ce qui jadis suivant l’ordre était né
Sombrait dans l’infini des temps hypothétiques.

Et dans l’immensité, gouffre noir et béant,
Dans le ciel, autrefois splendide et rempli d’astres,
Dépeuplé par de lents et successifs désastres,
C’était déjà la Fin et presque le Néant.

Et la Terre s’étant refroidie elle-même,
Ses habitants avaient aussi suivi son sort,
Et bientôt le dernier des hommes était mort
En insultant ses Dieux dans un dernier blasphème.

— Or, dans la solitude horrible m’éveillant,
J’ai crié : « Qu’est-ce donc que tout cela peut être ?
Est-ce pour ce tombeau qu’un jour on nous fit naître ?
Et qui nous a menés à ce but effrayant ?

« À quoi donc a-t-il pu servir que tant de races
Aient longuement cherché le vrai, le beau, le bien,
Puisque de nos efforts il ne reste plus rien,
Pas même la mémoire et pas même les traces ?

« Est-ce donc pour cela que nous avons aimé,
Lutté, haï, souffert, enfanté des merveilles ;
Que nous avons pâli par l’étude et les veilles,
Et que tant d’idéal en nous fut enfermé ?