Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/435

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
411
JULES CARRARA.

Prouve que tu n’as pas jeté dans nos familles
À nos femmes la honte et la honte à nos filles !
Ah ! ta fange est tenace et s’incruste à nos fronts !
À nous ? toi ? des bienfaits ?... non pas, mais des affronts.
Eh bien, moi qui te parle, Eschyle, moi dont l’âme
Est restée après tout pure comme la flamme,
Moi qui suis d’Eleusis, et que l’on relégua
En Sicile, et qui bus à la source Alphaga,
Moi qui connais Sidon et Tyr de Phénicie,
Moi qu’un rite secret aux mages associe,
Moi qui n’adore pas les dieux abâtardis,
Moi qui suis honnête homme, ô Zeus, je te maudis ! —

Il se tut, gênant Zeus de ses yeux pleins de flammes,
Et tous les Immortels tremblaient comme des femmes.
Le dieu des dieux était écrasé de stupeur.
Soudain il se leva, honteux d’avoir eu peur,
Et dit à l’aigle qu’il portait sur son épaule :
« Tiens, aigle, prends ma foudre et corrige ce drôle ! »
Mais aussitôt Eschyle, imperturbable et fier,
Fit de la main un signe à quelqu’un dans l’Éther,
Et l’on vit le point noir qui planait sur sa tête
S’abattre dans l’azur, plus prompt que la tempête.
Un autre aigle effroyable apparut, dérobant
La moitié du ciel bleu sous son vol surplombant.
Il fondit comme un trait droit sur Zeus, dont la face
Pâlit et dont le sang se figea comme glace.
Alors l’aigle divin, les ongles pleins de feu,
Prit un essor superbe et secourut le dieu.
D’horribles cris, tels que l’azur n’en entend guère,
Servirent aux oiseaux de prélude à leur guerre.
Celle-ci dura peu. Lorsqu’il l’eut rencontré,
L’aigle de Zeus d’un coup fut par l’autre éventré,
Et d’un second son crâne ouvert jaillit en gouttes