Page:Leprohon - Antoinette de Mirecourt ou Mariage secret et chagrins cachés, 1881.djvu/198

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

— Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde accusation : celle d’être un misanthrope, ainsi que vous me l’avez déclaré avec une franchise que j’apprécie d’autant plus qu’elle est plus rare chez votre sexe ?

Un sourire fut la seule réponse d’Antoinette ; mais le vif incarnat qu’Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa figure. Ce fut assez.

Le colonel se recueillit un instant ; puis, se retournant tout-à-coup vers elle et la regardant fixement, il commença :

— Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l’histoire de ma vie ? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l’imputation d’éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire ; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à madame d’Aulnay ni à aucune autre dame de sa trempe : je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

« Je ne vous dirai pas que je n’ai jamais connu l’amour et les caresses d’une mère : ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l’enfance, je n’ai conservé de cet âge si tendre d’autres souvenirs que ceux que m’ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l’âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière