Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/131

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attribuer à la société la totalité des plus-values que ces mêmes catégories d’individus peuvent retirer de cas également fortuits ou d’autres progrès sociaux. Il faut choisir entre le communisme absolu et l’entière responsabilité de l’individu. Le choix ne peut être douteux.

Certains fléaux naturels comme le phylloxera ont fait perdre aux propriétaires de vignobles les neuf dixièmes, parfois même davantage de leur revenu. Quelques améliorations industrielles, la découverte de l’alizarine artificielle par exemple, a enlevé une grande partie de leur prix aux terres qui produisaient la garance. Les chemins de fer ont tué l’industrie des maîtres de postes, non pas de mort violente, mais de mort lente ou d’anémie, sans que la société fournît à ces entrepreneurs, cependant patentés, la moindre indemnité. Bien des aubergistes aussi ont vu par le même fait leurs auberges se fermer ou rester vides de voyageurs, sans que l’État accourût à leur secours. Quand la fileuse mécanique a déprécié des neuf dixièmes le produit de la fileuse au rouet, l’État n’est pas intervenu si dans quelques mois ou dans quelques années l’éclairage électrique suppléait et reléguait parmi les industries surannées l’éclairage au gaz, l’État avec raison ne se croirait pas tenu d’accorder des compensations aux actionnaires des compagnies frappées.

C’est la grande loi de la liberté de l’industrie, de la responsabilité individuelle, de la propriété privée et perpétuelle, que chacun retire et conserve pour lui seul la totalité des profits que lui apportent son métier, son art, sa profession, sa terre, mais que, par contre, chacun supporte à lui seul les pertes que des changements techniques ou sociaux peuvent lui infliger. C’est à cette condition que notre état social reste équitable et que l’activité humaine acquiert toute sa force. Ainsi le veut la concurrence vitale, ce principe qui anime la nation entière et qui seul lui donne la force de production, le génie de l’invention et la variété.

Que l’État intervînt en faveur des propriétaires du sol quand il a assisté sans émotion aux douleurs ou aux angoisses de tant