Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/470

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la vie et des ressources de l’ouvrier à une cause d’où il ne sort pas nécessairement. Tous les ouvriers ne fréquentent pas l’Assommoir et tous ne sont pas des sublimes de sublimes ; beaucoup sont sobres, rangés, économes. On ne se rend pas compte, en outre, de ce qu’a naturellement de passager la situation actuelle de l’ouvrier. L’ouvrier a acquis plus de droits, plus d’indépendance, plus de loisirs à un moment où il n’avait pas encore acquis plus d’éducation, plus d’instruction, plus d’expérience, à un moment aussi où il manquait des conditions extérieures mêmes pour l’utile emploi de ses loisirs. Ces conditions, ce sont des habitations convenables pour sa famille des locaux appropriés à ses réunions, des distractions conformes à ses goûts et à ses besoins intellectuels, des bibliothèques populaires, etc. En tant qu’il serait général, tout ce mauvais emploi des loisirs peut donc n’être que passager. Il se produit souvent dans la société des anomalies qui rendent suspects à beaucoup de gens les progrès économiques. Ces anomalies tiennent à la rapidité, la soudaineté des progrès économiques, et à la lenteur des progrès moraux qui doivent y correspondre. De ce défaut de simultanéité il résulte que des progrès économiques incontestables ne paraissent pas avoir amélioré la situation morale du pays ou de la classe qui en profite. Tout changement économique soudain, et il est rare qu’il ne le soit pas, amène une perturbation, un désordre au moins momentané. Il en a été ainsi de la grande industrie, des machines ; Sismondi ne se trompait pas en constatant les désastreux effets de l’explosion en quelque sorte de cette force nouvelle mais il se trompait quand il croyait que ces effets seraient éternels ce n’était ni la grande industrie, ni les machines qui en étaient la cause à proprement parler ; c’était la soudaineté du changement dans une société mal préparée. Il y a pour tous les progrès économiques une période en quelque sorte chaotique : tout est en mouvement, sens dessus dessous ; les observateurs croient que c’est un état durable et se lamentent ; ce n’est qu’une phase. De cette période chaotique de la grande industrie, c’est à peine si nous commençons à sortir.