Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/67

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sterling, ou 250 francs, moins d’un franc par hectare. Les grands frais qui s’imposent aux concessionnaires sont les clôtures.

Voilà donc le prix de la terre à l’état naturel près des sociétés opulentes. On se demande comment les prolétaires ne sont pas tentés par ce bon marché de l’instrument de travail par excellence. Avec quelques mois d’économie, la plupart des bons ouvriers d’Europe pourraient se tailler un domaine dans ces contrées nouvelles. Ils ont peut-être, disons-le, de bonnes raisons pour ne pas se laisser séduire par cet appât. Déjà nous avons indiqué les déboires qu’ont éprouvés beaucoup des émigrants qui se sont établis sur des terres incultes soit aux États-Unis, soit dans l’Amérique du Sud. Voici un trait nouveau et précis qui appartient à l’histoire de la colonisation. Un capitaliste appelé M. Peel, partit en 1850 pour l’Australie de l’ouest ; il emmenait avec lui 300 laboureurs ou ouvriers agricoles et pour 1,250,000 francs de matériel agricole, d’animaux, de provisions. La discipline cessa, paraît-il, parmi tout ce monde à l’arrivée ; chacun voulut devenir propriétaire, et presque tous ces émigrants, choisis cependant avec soin dans la métropole, moururent de faim[1]. Cet exemple s’est répété des centaines de fois.

Il demeure établi que la terre ne peut être considérée comme ayant une valeur naturelle qui précède le travail du possesseur, ou du moins qui devance le travail social. Cela ne veut, certes, pas dire que la valeur ultérieure de chaque terre soit proportionnelle au travail dont elle a été l’objet, soit de la part des possesseurs, soit de la part de la société. Une semblable proposition serait manifestement contraire aux faits. Quelle est l’origine, quelle est la justification de la propriété individuelle, perpétuelle, absolue de la terre ? Comment cet agent de production le plus indispensable à l’humanité et qui par sa nature semblait devoir être commun est-il tombé sous le régime de l’appropriation et y reste-t-il encore ?

  1. Voyez notre ouvrage sur la Colonisation chez les peuples modernes. Paris, 1874, Guillaumin, éditeur.