Page:Locke - Essai sur l’entendement humain.djvu/371

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


CHAPITRE III.
Des Termes généraux.


§. 1. La plus grande partie des Mots ſont généraux.
TOut ce qui exiſte, étant des choſes particulières, on pourroit peut-être s’imaginer, qu’il faudroit que les Mots qui doivent être conformes aux choſes, fuſſent auſſi particuliers par rapport à leur ſignification. Nous voyons pourtant que c’eſt tout le contraire, car la plus grande partie des mots qui compoſent les diverſes Langues du Monde, ſont des termes généraux : ce qui n’eſt pas arrivé par négligence ou par hazard, mais par raiſon & par néceſſité.

§. 2. Il eſt impoſſible que chaque choſe particulière ait un nom particulier & distinct. Prémiérement, il eſt impoſſible que chaque choſe particuliére pût avoir un nom particulier & diſtinct. Car la la ſignification & l’uſage des mots dépendant de la connexion que l’Eſprit met entre ſes Idées & les ſons qu’il employe pour en être les ſignes, il eſt néceſſaire qu’en appliquant les noms aux choſes l’Eſprit aît des idées diſtinctes des choſes, & qu’il retienne auſſi le nom particulier qui appartient à chaucune avec l’adaptation particuliére qui en eſt faite à cette idée. Or il eſt au deſſus de la capacité humaine de former & de retenir des idées diſtinctes de toutes les choſes particuliéres qui ſe préſentent à nous. Il n’eſt pas poſſible que chaque Oiſeau, chaque Bête que nous voyons, que chaque Arbre & chaque Plante qui frappent nos Sens, trouvent place dans le plus vaſte Entendement. Si l’on a regardé comme un exemple d’une memoire prodigieuſe, que certains Généraux ayent pû appeller chaque ſoldat de leur Armée par ſon propre nom, il eſt aiſé de voir la raiſon pourquoi les hommes n’ont jamais tenté de donner des noms à chaque Brebis dont un Troupeau eſt compoſé, ou à chaque Corbeau qui vole ſur leurs têtes, & moins encore de déſigner par un nom particulier, chaque feuille des Plantes qu’ils voyent, ou chaque grain de ſable qui ſe trouve ſur leur chemin.

§. 3. Cela ſeroit inutile. En ſecond lieu, ſi cela pouvoit ſe faire, il ſeroit pourtant inutile, parce qu’il ne ſerviroit point à la fin principale du Langage. C’eſt en vain que les hommes entaſſeroient des noms de choſes particuliéres, cela ne leur ſeroit d’aucun uſage pour s’entre-communiquer leurs penſées. Les hommes n’apprennent des mots & ne s’en ſervent dans leurs entretiens avec les autres hommes, que pour pouvoir être entendus ; ce qui ne ſe peut faire que lorſque par l’uſage pour par un mutuel conſentement, les ſons que je forme par les organes de la voix, excitent dans l’Eſprit d’un autre qui l’écoute, l’idée que j’y attache en moi-même lorſque je le prononce. Or c’eſt ce qu’on ne pourroit faire par des noms appliquez à des choſes particuliéres, dont les idées ſe trouvant uniquement dans mon Eſprit, les noms que je leur donnerois, ne pourroient être intelligibles à une autre perſonne, qui ne connoîtroit pas préciſément toutes les mêmes choſes qui ſont venuës à ma connoiſſance.