caoutchoucs, si je ne m’abuse), un qui surgit là très proche, un tout en marbre qui doit être d’un poids à faire frémir ! Il m’écrasait comme une surcharge, et parfois quelque hallucination me le montrait incliné et croulant…
C’est dimanche aujourd’hui ; le matin se lève dans une brume lourde et moite ; il fera une des chaudes journées de cette saison automnale qu’on appelle ici « l’été indien ». Sur New-York pèse la torpeur des dimanches anglais et, dans les avenues, les voitures électriques ont consenti une trêve d’agitation. Rien à faire, les théâtres chôment et demain seulement je pourrai commencer à suivre les répétitions du drame qui m’a amené en Amérique. Mais dans le voisinage, tout près, il y a Central Park, que j’aperçois par ma fenêtre, avec ses arbres déjà effeuillés ; j’irai donc là, chercher un peu d’air et de paix.
Central Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec des allées pour les cavaliers, des allées pour les autos, d’immenses prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les idylles. Les feuillages sont les mêmes qu’en France, mais flétris par un plus précoce automne, après un été plus brûlant. Çà et là des blocs de rochers noirs se lèvent, comme s’ils avaient crevé les pelouses, et c’est le sol même de New-York qui reparaît à nu, ce sol dur et homogène qui a favorisé la hardiesse des maisons à trente ou quarante étages, écrasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le lointain n’élevaient au-dessus de la cime des arbres leurs têtes indiscrètes, semblables à des maisons chimériques du pays de Gulliver… Les gens élégants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre aujourd’hui que des petits bourgeois endimanchés, des « enfants à roulettes », d’austères vieilles misses à lorgnon qui doivent être des institutrices. Et solitairement je vais m’asseoir au bord d’une allée.
À peine suis-je là qu’un bruit très léger me fait tourner
la tête. À côté de moi, sur mon banc, un amour de
petit écureuil gris vient de bondir, et il me regarde en
faisant le beau, debout sur son arrière-train, relevant
sa belle queue de chat angora… Oh ! en voici un second, plus hardi encore :
qui saute sur mes genoux ! J’en aperçois aussi qui courent sur l’herbe
ou qui jouent dans les branches. — Et c’est une des choses gracieuses et
touchantes de New-York, cette tribu de petits êtres libres qui a pris possession
de Central Park et que tout le monde protège ; on leur bâtit des
maisonnettes de poupée sur les arbres, les promeneurs leur apportent des
bonbons et des graines qu’ils viennent manger à la main ; rien ne les
effraie plus, ni le galop des cavaliers, ni le bruit de ces « enfants à roulettes »,
aussi gentils et effrontés qu’eux-mêmes, qui font du skating sur
l’asphalte de tous les sentiers.
Le déclin du jour amène pour moi d’intolérables mélancolies dans ce parc d’automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si hétéroclite et qui m’est si inconnu ; au-dessus des bosquets d’ombre, les lointains gratte-ciel, rougis à la pointe par le soleil couchant, me donnent une impression d’exil que je n’avais jamais éprouvée, même en plein désert ; les écureuils gris, par précaution contre les chats qui vont bientôt rôder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues ; le crépuscule commence à m’étreindre, et j’ai envie de m’enfuir vers les rues plus animées où je coudoierai plus de monde. Je ne sais si déjà je m’américanise, mais Je sens ce soir qu’il me faut du mouvement et du bruit.
Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que de richesses elles étalent et quel luxe dominateur ! C’est presque trop ; la proportion, la mesure manquent un peu. Les entrées où veillent des mulâtres galonnés, sont de marbre ou de porphyre, avec des colonnades grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses grilles en bronze ou en fer forgé qui feraient honneur à nos cathédrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour ! C’est humiliant en vérité pour notre vieille Europe qui a mis des siècles à bâtir ses villes célèbres et n’a jamais eu assez d’or pour faire aussi beau. Mais, à tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l’on ne définit pas, et qui est peut-être tout simplement l’âme d’un passé.
Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoudé à ma haute fenêtre, avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une sérénade tout à fait burlesque éclate sans préambule, en bas, sur un trottoir de Broadway. Des voix d’hommes hurlent ensemble une sorte de cantiques de guerre, accompagné à l’unisson par des trombones et des cors de chasse. Qu’est-ce que c’est que ce charivari, mon Dieu ? — Ah ! l’armée du Salut ! Un bataillon qui est venu se poster là pour tâcher de sauver au passage les égarés du dimanche soir s’acheminant vers les bouges de l’alcool. Eh ! bien, après la première minute de stupeur et de sourire, on oublie le ridicule de cela pour céder à une impression plutôt grave. Dans cette ville où trépident nuit et jour les transactions et les affaires, il y a donc place encore pour le vieux rêve religieux qui berça les hommes pendant des siècles. Ce rêve, il est vrai, a pris une forme délirante, tapageuse, effrénée, ici où tout est neuf et excessif ; mais on le sent là, bien vivant quand même, derrière cette musique de maison de fous. Et on ne sourit plus.
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