réjouissait, en secouant sa tête blanche.
Dame ! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos ; mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l’épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.
En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service[1], des histoires de Chinois, d’Antilles, de Brésil, faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
Un de ses meilleurs souvenirs, c’était une fois, à bord de l’Iphigénie, on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune ; et la manche en cuir, par où ça passait pour descendre, s’était crevée. Alors, au lieu d’avertir, on s’était mis à boire à même jusqu’à plus soif ; ça avait duré deux heures, cette fête ; à la fin ça coulait plein la batterie ; tout le monde était soûl !
Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec une pointe de malice.
— On crie contre le service, disaient-ils ; eh bien ! il n’y a encore que là, pour faire des tours pareils !
Dehors, le temps ne s’embellissait pas, au contraire ; le vent, la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, quelques-uns s’inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d’en bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres : c’étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre.
On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des hommes de mer.
En haut, à la table d’honneur, on se lançait même à parler d’aventures drôles.
Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, avaient roulé le monde.
— À Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en montant dans les petites rues…
— Ah ! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, — oui, en tirant sur la droite quand on arrive ?
— C’est ça ; enfin, chez les dames chinoises, quoi !… Donc, nous avions consommé là dedans, à trois que nous étions… Des vilaines femmes, ma Doué, mais vilaines !…
— Oh ! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d’erreur, après une longue traversée, les avait connues, ces Chinoises.
— Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres ?… Cherche, cherche dans les poches, — ni moi, ni toi, ni lui, — plus le sou personne ! — Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire le diable, et finit par nous griffer avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu’il avait retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux… enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, — qui ferment la grille à clef, nous dedans ! Comme de juste, on te les empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. — Mais crac ! il en sort d’autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, — avec des airs de se méfier tout de même. — Moi, j’avais justement mon paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route ; et c’est solide, ça ne casse pas, quand c’est vert ; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ça nous a été utile…
Non, décidément il ventait trop fort ; en ce moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.
Un autre disait :
— Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d’armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d’autruche qui montent à bord (imitant l’accent de là-bas) : « Bonjour, caporal d’armes ; nous pas voleurs, nous bons marchands. » D’un paravirer je te les fais redescendre quatre à quatre : « Toi, bon marchand, que je dis, apporte
- ↑ Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.