un peu d’abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau ; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille. » Et je m’en serais fait pas mal d’argent au retour, si je n’avais pas été si bête ! (Douloureusement) : mais, tu sais, dans ce temps j’étais jeune homme… Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les modes…
Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d’un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l’emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes…
Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre ; de temps en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de pierre.
— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.
— Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, — parce que je lui avais promis mariage.
Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux ; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l’effet du vin sur les sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu’un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre… D’ailleurs, il était convenu qu’on ne devait pas danser à cause du père de Gaud et à cause de lui.
On était au dessert ; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille ; dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout :
— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine :
— Pater noster, qui es in cœlis, sanctificetur nomen tuum…
Un silence d’église s’était maintenant propagé jusqu’en bas, aux tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en esprit les mêmes mots éternels.
— Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer d’Islande… Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la Zélie…
Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la grand’mère Yvonne :
— Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan.
Et il en récita une autre encore. Alors Yann pleura.
— … Sed libera nos a malo. Amen.
Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur le gaillard d’avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs :
Les couplets étaient dits par un des garçons d’honneur, d’une manière tout à fait langoureuse qui allait à l’âme ; et puis le chœur était repris par d’autres belles voix profondes.
Mais les nouveaux époux n’entendaient plus que du fond d’une sorte de lointain ; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d’un éclat trouble, comme des lampes voilées ; ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître, d’une crainte plus grande et plus délicieuse.
Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d’un certain vin à lui ; il l’avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu’il ne fallait pas remuer, disait-il.
Il en raconta l’histoire : un jour de pêche, une barrique flottait toute seule au large ; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse ; alors ils l’avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu’il y avait à bord de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs ; toutes les voiles en vue s’étaient rassemblées autour de la trouvaille.
— Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.