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Page:Loti - Pêcheur d’Islande, 1908, illustr. Rudaux.djvu/114

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Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes ; il y en avait bien quelques-uns de couchés, — des tout petits Gaos, ceux-ci ; — mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec[1] et le petit Laumec[2], voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin ; pour son compte, il en avait eu quarante bouteilles ; il priait bien qu’on n’en parlât pas, à cause de M. le commissaire de l’inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.

— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles ; si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin supérieur ; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.

Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage ? Il était fort, haut en couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.

Les têtes tournaient un peu ; le son des voix devenait plus confus et les garçons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gaîment ; cependant on n’avait guère l’esprit tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d’inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs formidables coups sourds : et cela, c’était la mer qui battait de partout le pays de Ploubazlanec ; — non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gaud se sentait le cœur serré par cette musique d’épouvante, que personne n’avait commandée pour leur fête de noces.

Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s’était levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler.

C’était pour s’en aller chez eux… Elle rougit, prise d’une pudeur, confuse de s’être levée… Puis elle dit que ce serait impoli, s’en aller tout de suite, laisser les autres.

— Non, répondit Yann, c’est le père qui l’a permis ; nous pouvons.

Et il l’entraîna.

Ils se sauvèrent furtivement.

Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer furieuse, d’où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.

D’abord, il l’enlevait presque par la taille, pour l’empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre ; et puis il la prit à son cou tout à fait, et continua de courir encore plus vite… Non, il ne croyait pas tant l’aimer !… Et dire qu’elle avait vingt-trois ans ; lui bientôt vingt-huit ; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.

Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur

  1. En français : François.
  2. En français : Guillaume.