d’Islande occupaient tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes des navires ; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère, les sœurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l’équinoxe venir, était remuante et troublée.
Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann pour elle seule.
Est-ce que, les autres années, il partirait aussi ? Elle espérait bien qu’elle saurait le retenir, mais elle n’osait pas, dès maintenant, lui en parler… Pourtant il l’aimait bien, lui aussi ; avec ses maîtresses d’avant, jamais il n’avait connu rien de pareil ; non, ceci était différent ; c’était une tendresse si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose ; et, chaque nuit, leurs deux ivresses d’amour allaient s’augmentant l’une par l’autre, sans jamais s’assouvir quand le matin venait.
Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouver si doux, si enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que leurs yeux se rencontraient. C’est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le respect inné de la majesté de l’épouse ; un abîme la sépare de l’amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l’air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l’épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie.
… Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop inespéré, d’instable comme les rêves…
D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour ?… Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur : lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si doux ?…
Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était rien ; rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l’existence — qui pouvait encore être si long devant eux ! À peine avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. — Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, d’arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour…
Oh ! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette Islande !… Mais comment s’y prendre ? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant si peu riches l’un et l’autre ?… Et puis il aimait tant son métier de mer…
Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir ; elle y mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son cœur. Être femme d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les étés dans l’anxiété douloureuse ; non, à présent qu’elle l’adorait au delà de ce qu’elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d’une épouvante trop grande en songeant à ces années à venir…
Ils eurent une journée de printemps, une seule. C’était la veille de l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de l’autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer :
— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even… Des mariés d’hier !
Un vrai printemps, ce dernier jour ; c’était particulier et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s’était faite très douce ; elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d’un grand éclat blanc, et le rude pays breton s’imprégnait de cette lumière comme d’une chose fine et rare ; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été, et ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes