vais mal de gorge ; aussi il était venu demander du secours, pendant que lui irait d’une course chercher le médecin à Paimpol…
Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle ? Devenue sauvage dans sa douleur, elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répondre, ni l’écouter, ni seulement le regarder. Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme ?
Lui comprit tout alors ; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire.
Il balbutia un pardon :
— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger… elle !…
— Moi ! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec ?
La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui ; elle s’habilla pour le suivre et trouva la force d’aller soigner son petit enfant.
Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un moment parce qu’elle était très fatiguée.
Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte qui, malgré tout, était persistante ; elle se réveilla bientôt avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose… Il y avait eu du nouveau concernant son Yann… Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que c’était…
— Ah ! rien, hélas ! — non, rien que Fantec.
Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance.
Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose émané de lui était revenu flotter alentour ; c’était ce qu’on appelle, au pays breton, un pressigne ; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant que quelqu’un allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son fils, et s’assit près du lit de Gaud.
Il avait le cœur angoissé, lui aussi ; car son Yann, son beau Yann était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une manière très douce : d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire ; et puis surtout il lui était venu une idée : une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d’où les lettres mettent très longtemps à venir ; cela lui était arrivé à lui-même, il y avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère avait déjà fait dire une messe pour son âme… Un si beau bateau, la Léopoldine, presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord…
La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête ; la détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées ; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires ; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n’y croyait plus, au retour des marins ; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de