Aller au contenu

Page:Loti - Pêcheur d’Islande, 1908, illustr. Rudaux.djvu/27

La bibliothèque libre.
Cette page a été validée par deux contributeurs.

avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d’habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d’années les cornets de mousseline de ses grandes coiffes : son propre châle de mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps-là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.

Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme les vieilles ; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s’empêcher de la trouver bien jolie.

Elle était très respectée, et cela se voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient.

En route elle passa devant chez son galant, un vieux soupirant d’autrefois, menuisier de son état ; octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. — Jamais il ne s’était consolé, disait-on, de ce qu’elle n’avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces ; mais avec l’âge, cela avait tourné en une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l’interpellait toujours :

— Eh bien ! la belle, quand ça donc qu’il faudra aller vous prendre mesure ?…

Elle remercia, disant que non, qu’elle n’était pas encore décidée à se faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres…

— Allons, quand vous voudrez, alors ; mais ne vous gênez pas, la belle, vous savez…

Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd’hui elle avait peine à en rire : c’est qu’elle se sentait plus fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, — et elle songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour d’Islande, allait partir pour le service. — Cinq années !… S’en aller en Chine peut-être, à la guerre !… Serait-elle bien là, quand il reviendrait ? — Une angoisse la prenait à cette pensée… Non, décidément, elle n’était pas si gaie qu’elle en avait l’air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement comme pour pleurer.

C’était donc possible cela, c’était donc vrai, qu’on allait bientôt le lui enlever, ce dernier petit-fils… Hélas ! mourir peut-être toute seule, sans l’avoir revu… On avait bien fait quelques démarches (des messieurs de la ville qu’elle connaissait) pour l’empêcher de partir, comme soutien d’une grand’mère presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. Cela n’avait pas réussi, — à cause de l’autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l’exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin ; on ne l’avait pas trouvée assez pauvre.

Quand elle fut rentrée, elle dit longue-