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Page:Loti - Pêcheur d’Islande, 1908, illustr. Rudaux.djvu/30

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plus vifs après les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde ; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents d’ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer ; racontant aussi les histoires chaudes qu’ils ont abritées, des aventures anciennes d’audace et d’amour.

Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la Vierge blanche et immaculée. À côté des cabarets, l’église au perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d’encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout accrochés à la sainte voûte. À côté des filles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses ; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s’agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête…

De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression confuse. Excitée et rieuse, avec le cœur serré dans le fond, elle sentait une espèce d’angoisse la prendre, à l’idée que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces « Islandais » était arrêté, tournant le dos. Et d’abord, frappée par l’un d’eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie :

— En voilà un qui est grand !

Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase :

— Pour celle qui l’épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de cette carrure !

Lui s’était retourné comme s’il l’eût entendue et, de la tête aux pieds, il l’avait enveloppée d’un regard rapide qui semblait dire :

— Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si élégante et que je n’ai jamais vue ?

Et puis, ses yeux s’étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou.

Ayant demandé sans gêne le nom d’une quantité d’autres, elle n’avait pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu ; ce regard superbe et un peu farouche ; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur l’opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l’avait impressionnée et intimidée aussi.

Justement c’était ce « fils Gaos » dont elle avait entendu parler chez les Moan comme d’un grand ami de Sylvestre ; le soir de ce même pardon, Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, son père et elle, et s’étaient arrêtés pour dire bonjour…

… Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une espèce de frère. Comme des cousins qu’ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer ; — il est vrai, elle avait hésité d’abord, devant ce grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire ; mais, comme ses bons yeux d’enfant si doux n’avaient guère changé, elle l’avait bientôt assez reconnu