pour s’imaginer ne l’avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir ; c’était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui…
… À vrai dire, ce Yann n’avait pas été très galant pour elle, pendant cette première présentation, — au détour d’une petite rue grise toute jonchée de rameaux verts. Il s’était borné à lui ôter son chapeau, d’un geste presque timide bien que très noble ; puis l’ayant parcourue de son même regard rapide, il avait détourné les yeux d’un autre côté, paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d’ouest, qui s’était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir… Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait très bien tout cela : cette tombée triste de la nuit sur cette fin de pardon ; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le long des murailles ; ces groupes tapageurs d’« Islandais », gens de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie prochaine ; surtout ce grand garçon, planté debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l’avoir rencontrée… Quel changement profond s’était fait en elle depuis cette époque !…
Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d’à présent ! Comme ce même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et enamourée !…
V
La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé en être contrariée : défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui dire en route !… Et puis, il l’intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
À l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n’avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point l’attendre. Alors elle s’était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette ; avec n’importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir…
À la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans embarras auprès des parents de la mariée. Voilà : de grands bancs de poissons, qu’on n’attendait pas du tout, avaient été signalés d’Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d’Aurigny ; alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi dans les villages,