les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir ; se démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manœuvre, enfin un vrai branle-bas dans le pays…
Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une extrême aisance ; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un certain petit hou ! prolongé, très drôle, — qui est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait son retard, et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de pêche.
Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l’écoutaient et personne n’avait songé à lui en vouloir ; — on sait bien, n’est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n’avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.
Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s’était mis en route.
D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portée, comme on en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l’un pour l’autre ; ailleurs dans le cortège, ce n’était que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi ; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a le cœur honnête, et l’on s’épouse après.)
Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue :
— Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, — pour m’avoir fait manquer cet appareillage ; non, sûr que pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud…
Étonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par répondre :
— Je vous remercie, monsieur Yann ; et moi-même je préfère être avec vous qu’avec aucun autre.
Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la fin des danses, ils s’étaient mis à se parler d’une façon différente, à voix plus basse et plus douce…
On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d’amis qui se retrouvent et continuaient leur conversation d’avant qui était très intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les difficultés d’autrefois chez ses parents, quand il avait fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. — À présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d’une épave que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix mille francs, part faite à l’État ; cela avait permis de construire un premier étage au-dessus de leur maison, — laquelle était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.
— C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande : partir comme ça dès le mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer si mauvaise…
… Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme chose d’hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. S’il n’avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d’existence, qu’elle avait écoutés un peu comme fiancée ; il n’avait pourtant pas l’air d’un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde…