— … Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je n’en changerais toujours pas. Des années, c’est huit cents francs ; d’autres fois douze cents, que l’on me donne au retour et que je porte à notre mère.
— Que vous portez à votre mère, monsieur Yann ?
— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l’habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n’ai presque jamais d’argent. Le dimanche, c’est notre mère qui m’en donne un peu quand je viens à Paimpol. Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette année notre père m’a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces ; oh ! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l’an dernier…
Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient peut-être pas très élégants, ces habits neufs d’Yann, cette veste très courte, ouverte sur un gilet d’une forme un peu ancienne ; mais le torse qui se moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de même.
En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu’il avait dit quelque chose, pour voir ce qu’elle en pensait. Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu’il racontait tout cela pour qu’elle fût bien prévenue qu’il n’était pas riche !
Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face ; répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et d’enfantillage câlin ! Sa voix grave, qui avec d’autres était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante ; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême douceur, comme une musique voilée d’instruments à cordes.
Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures désinvoltes, son aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et trouvant cela naturel ; ayant couru le monde, toutes les aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission respectueuse, absolue.
Elle le comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l’avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce qu’elle avait connu de meilleur, en même temps qu’il était le plus beau.
Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle aussi, on ne s’était pas toujours trouvé à l’aise comme à présent ; que son père avait commencé par être pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup d’estime pour les Islandais ; qu’elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute petite, — sur la grève, — après la mort de sa pauvre mère…
… Oh ! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa vie, — elle était déjà presque lointaine, puisqu’elle datait de décembre et qu’on était