… La nuit de mai était tombée depuis longtemps ; les fenêtres s’étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire : « Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant. » Et c’était vrai, qu’elle y rêvait, — avec une envie de pleurer par exemple ; ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l’obscurité, ne regardant rien des choses réelles…
… Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu ? Quel changement en lui ? Rencontré par hasard, il avait l’air de la fuir, en détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus :
— C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu n’en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D’abord je te dirai qu’il est très sage, sans en avoir l’air ; c’est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin ! à chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l’avoir…
La permission de son père, elle était bien sûre de l’obtenir, car jamais elle n’avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu’il ne fût pas riche. D’abord, un marin comme ça, il suffirait d’un peu d’argent d’avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des navires.
Cela lui était égal aussi qu’il fût un peu un géant ; être trop fort, ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à la beauté.
Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, auprès des filles du pays qui savaient toutes les histoires d’amour : on ne lui connaissait point d’engagements ; sans paraître tenir à l’une plus qu’à l’autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu’à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté ; qu’étant gris, un soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d’une porte qu’on ne voulait pas lui ouvrir…
Tout cela, elle le lui pardonnait : on sait bien comment sont les marins, quelquefois, quand ça les prend… Mais, s’il avait le cœur bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après ; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? À présent elle était incapable de s’attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu’elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre ; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d’allures, que personne n’avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.
Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette attente de le revoir, et il n’était même pas venu lui dire adieu avant le départ d’Islande. Maintenant qu’il n’était plus là, rien n’existait pour elle ; le temps ralenti semblait se traîner — jusqu’à ce retour d’automne pour lequel elle avait formé ses projets d’en avoir le cœur net et d’en finir…
… Onze heures à l’horloge de la mairie, — avec cette sonorité particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.
À Paimpol, onze heures, c’est très tard ; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher…
Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie ; ou, comme lui aussi était fier, était-ce la peur d’être refusé, la croyant trop riche ?… Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement ; mais c’était Sylvestre qui