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Page:Loti - Pêcheur d’Islande, 1908, illustr. Rudaux.djvu/38

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deux autres, à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé et de vague mélancolie.

On ne s’ennuyait pas et le temps passait.

En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau de fer, et le couvercle de l’écoutille était maintenu fermé pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait très peu d’air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde s’est gonflée tout le jour à même l’atmosphère infinie, elle s’endort elle aussi, après, et ne remue presque plus ; alors on peut se tapir dans n’importe quel petit trou comme font les bêtes.

On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, les heures n’important plus dans cette clarté continuelle. Et c’étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout.

Quand par hasard l’idée était aux femmes, cela par exemple agitait les dormeurs : en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et qu’ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement ; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière honnête : on se rappelait les épouses, les fiancées, les sœurs, les parentes… Avec l’habitude de la continence, les sens aussi s’endorment — pendant des périodes bien longues…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jean-François de Nantes ;
Jean-François,
Jean-François !

… Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d’imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, d’un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l’avaient vite aperçue :

— Un vapeur, là-bas !

— J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée que c’est un vapeur de l’État, — le croiseur qui vient faire sa ronde…

Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille grand’mère, écrite par une main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement ; bientôt on vit sa coque noire, — c’était bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l’ouest.

En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes ; elle traçait sur le luisant miroir des dessins d’un bleu vert, qui s’allongeaient en traînées, s’étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores ; cela se faisait très vite avec un bruissement, c’était comme un signe de réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair ; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’y tassaient en amoncellements de ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient — celle d’en haut et celle d’en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d’une façon rapide qui n’était pas bonne.

Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l’étendue, arrivaient des navires pêcheurs : tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de ce croiseur ; il en sortait même des coins vides de l’horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.

Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s’approcher.

L’Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir s’approcher comme eux ; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, — qui n’ont jamais été éclairées que par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre Islande de couleur semblable qui s’accentuait peu à peu ; — mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n’étaient qu’une condensation de vapeurs. Et le