larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce couloir étroit où il se voyait pris.
Glacée, alors, elle ne retrouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé pour lui dire : elle n’avait pas prévu qu’il pourrait lui faire cet affront-là, de passer sans l’avoir écoutée…
— Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann ? demanda-t-elle d’un ton sec et bizarre, qui n’était pas celui qu’elle voulait avoir.
Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme celles des taureaux.
Elle essaya de continuer :
— Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une indifférente… Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire donc… Que vous ai-je fait ?…
… Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant de la rue, agitait les cheveux d’Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de choses graves. Après ces premières phrases, étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n’ayant plus d’idées. Ils s’étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
Dehors, il ventait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d’en face les regardait : qu’est-ce qu’ils pouvaient se dire, ces deux-là, dans ce corridor, avec des airs si troublés ? qu’est-ce qui se passait donc chez les Mével ?
— Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une aisance de fauve. — Déjà j’en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur nous… Non, mademoiselle Gaud… Vous êtes riche, nous ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi…
Et il s’en alla…
Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait même rien dit de ce qu’elle voulait dire, dans cette entrevue qui n’avait réussi qu’à la faire passer à ses yeux pour une effrontée… Quel garçon était-il donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l’argent, son dédain de tout !…
Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour d’elle, avec du vertige…
Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair : des camarades d’Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l’attendant ! s’il allait leur raconter cela, s’amuser d’elle, comme ce serait un affront encore plus odieux ! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux…
Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, disant :
— Ce n’est qu’un grain ; entrons boire, tandis que ça passera.
Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes belles ; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et triste. Il n’entra point boire avec les autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement sous l’averse comme quelqu’un absorbé dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec…
Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir prit la place de l’amer dépit qui lui était d’abord monté au cœur.
Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent ?
Oh ! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment ; plutôt, s’il pouvait venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout s’expliquerait peut-être encore.
Elle l’aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait : « Vous m’avez cherchée quand je ne vous demandais rien ; à présent je suis à vous de toute mon âme si vous me voulez ; voyez, je ne redoute pas de devenir la femme d’un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je n’aurais qu’à choisir si j’en désirais un pour mari ; mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres jeunes