cette place, la Marie, et n’en bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n’avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d’immuable qui était dissimulé sous ces eaux ; elle y était bien prise, et risquait peut-être d’y mourir.
Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les pattes à de la glu ?
D’abord on ne s’en aperçoit guère ; cela ne change pas leur aspect ; il faut savoir qu’ils sont pris par en dessous et en danger de ne s’en tirer jamais.
C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air pitoyable d’une bête en détresse qui va mourir.
Pour la Marie, c’était ainsi ; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup ; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c’était en plein matin, par un beau temps calme ; il fallait savoir pour s’inquiéter et comprendre que c’était grave.
Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne s’occupant pas assez du point où l’on était ; il secouait ses mains en l’air, en disant :
— Ma Doué ! ma Doué ! sur un ton de désespoir.
Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt ; on ne le distingua plus.
D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils aimaient presque mieux cela : ils avaient grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très émotionné lui aussi par cet incident : ces bruits d’en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien que tout cela n’était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse.
Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une rude manœuvre qui dura dix heures d’affilée ; — et, le soir venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s’était débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort.
La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus haute ; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés, partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se tenir… Alors on vit les hommes courir comme des fous de l’avant à l’arrière en criant :
— Nous flottons !
Ils flottaient en effet ; mais comment dire cette joie-là, de flotter ; de se sentir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d’un commencement d’épave qu’on était tout à l’heure !…
Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.
Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua sa route vers sa froide Islande, le cœur en apparence aussi libre que dans ses premières années.