Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant ce petit monsieur qui lui faisait horreur : est-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à une grand’mère la mort de son petit-fils ?… Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Et comme elle se sentait loin de chez elle !… Mon Dieu, tout ce trajet qu’il faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d’une route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre ; puis les lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles ; — et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts.
Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée ; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et d’être rapportée…
VI
— La vieille Yvonne qui est soûle !
Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’était justement en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
— La vieille Yvonne qui est soûle !
Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.
Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien méchant dans le fond, — et quand ils l’avaient vue de plus près, devant cette grimace de désespoir sénile, s’en retournaient tout attristés et saisis, n’osant plus rien dire.
Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l’étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était descendue sur les yeux ; elle la jeta par terre, — sa pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d’un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse…