Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/221

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subitement et l’entourèrent d’un filet épineux.

Elle n’essaya même pas de lutter, tant les épines étaient terribles ! Elle mit ses deux mains devant ses yeux, et tomba sur les genoux, à terre.

« Cruelle enfant, lui dit le rosier, tu ne t’es pas contentée de choisir, comme ta sœur, un présent qui ne fit de mal à personne. Une rose est un être vivant. Tu le savais : pourquoi l’as-tu tuée ? Notre sève coule en nous comme le sang des hommes. Tu le savais : pourquoi l’as-tu fait répandre ? Dis adieu, désormais, à ta forme humaine, car je vais te reprendre en moi comme une autre fleur toute semblable, en échange de la première que m’avait donnée le printemps. »

Disant cela, il serra davantage encore ses rameaux hérissés d’épines, comme s’il voulait broyer la jeune fille et la faire disparaître en lui ; mais elle, bien loin de se plaindre, et touchée de repentir, ne songea qu’à la blessure de celui qui la rompait vive. Au milieu de ses angoisses, elle trouva la suprême énergie de se hausser jusqu’à la tige tranchée, où elle posa ses lèvres closes, avec sa pitié, son remords, son pardon.

Et à l’instant une fleur nouvelle s’épanouit devant sa bouche. Les épines s’écartèrent, l’arbuste redevint ce qu’il était la veille, et la jeune fille resta saine et sauve, ayant vu fleurir devant son baiser tout ce qu’elle avait de beau et de bon dans l’âme.